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Interview faite le 2008-06-30 à
Arturo Philip (psychiatre) et à Oscar Guisoni (producteur).



ARTURO PHILIP


 

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11 octobre 2012 - Journal "Ouest France"
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14 novembre 2012 - Hebdomadaire "Les Infos"
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05 novembre 2012 - Journal "Ouest France"


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Le contradictoire état de bien-être

L'invitation faite par M. Itzkov d’écrire dans sa revue c’est une bonne occasion pour s’arrêter à analyser le concept du « bien-être » (*).

On sait que le concept s’est installé dans les pays de langue anglaise et française principalement. Ces pays exactement où le mot « être » réunit deux significations : où je suis et qui je suis.

« L’être » comme nous explique Rodolfo Kush, philosophe argentin, implique le lieu où nous habitons, la place ou l’espace que nous considérons comme propre. Par conséquent, « être bien » (bien-être) impliquerait répondre affirmativement aux questions suivantes : je suis là où je veux être ? Où je veux être ? Et avec qui je veux être ?

D'abord, on se demande « où je suis », ensuite « qui je suis », postérieurement « je fais quoi » et finalement « j’ai quoi ». La vie depuis son début nous montre clairement cette séquence inhérente à notre identité.

Or, l'identité d'une personne saine, c'est-à-dire son bon état de santé psychophysique, dépendra de répondre affirmativement aux questions sur « l’être » mais aussi aux questions suivantes : Je suis ce que je veux être pour moi-même et les autres ? je fais ce que je dois et je peux pour réussir ce que je suis ? j’ai ce que je peux et je veux avoir pour être ce que je suis ? et je suis là où je veux être?

Si l'individu répond avec un oui à toutes ces questions nous serons face à la santé subjective de cet individu, ce à quoi il faut lui ajouter l'examen externe et si on n'observe pas de bouleversements inconscients ou inconnus nous pouvons confirmer la sensation du sujet et le qualifier comme un sujet sain. Celle-ci est une définition de santé plus vaste que celle diffusée par l'OMS (imposée aussi par les pays de langue anglaise et française… quelle coïncidence !). Elle prend en considération l’aspect subjectif et l’aspect objectif et différencie les concepts du lieu où nous habitons avec ce que nous sommes, nous faisons ou nous avons.

L'état de bien-être et les États (le pays, les gouvernements, les économies et les entreprises) qui ont imposé ce concept ne différencient pas dans son vocabulaire les sens du mot « être » et ils ne s'arrêtent pas non plus trop à considérer les termes « faire » (effort, travail) pour « avoir ».

Nous savons aussi par l'expérience elle-même et le sens commun qu'il est plus difficile de vendre quelque chose à quelqu’un que va bien, à quelqu’un que se sent bien avec ce qu’il est, que fait ce qu’il doit faire ou que a envie de faire et que possède ce qu'il a besoin. En résumant : le meilleur acheteur est celui qui est « fragile » de santé et avec une identité incomplète.

La croisée pour obtenir le si convoité « état de bien-être » pourrait être en faite une stratégie de marché pour nous transformer en hyperconsommateurs. Car si nous n’apprécions pas à sa juste valeur ce que nous avons, ce que nous faisons, ce que nous sommes et où nous sommes, nous nous laissons séduire par le chant de sirènes qui nous bombarde par tous les moyens existants de publicité. Nous nous sentons incomplets, insatisfaits et nous hypothéquons notre futur à la recherche de l'aventure dangereuse d'avoir plus de ce que nous méritons ou nous sommes capables d'obtenir.

Pendant les dernières deux ou trois décennies, de la main de la CE, l'Europe a acheté et a vendu le concept contradictoire « d’état de bien-être » à ses habitants Plusieurs pays, des communautés et des familles, l'ont adopté sans méfiance et ils souffrent aujourd'hui leur tristes conséquences. La Grèce, l'Espagne, l'Italie ceux sont des exemples de politiques erronées où les familles qui perdent leurs propriétés hypothéquées par des prêts impayables sont la conséquence du « boom de la construction » et des théories « l'endettement pour la croissance ».

L'Angleterre, la France et l'Allemagne, étant les gestionnaires de cette façon économique peut-être (ou pour avoir une identité plus forte) ne ressentent pas les forts tremblements structurels pour l’instant bien qu'elles montrent des nuages menaçants. L'échec électoral de Sarkozy et la proposition de Hollande (récente pour l’instant) peuvent être le début d'une nouvelle conscience économique ou un vernis superficiel à la déception inexorable.

Conclusion : Le si connu « l’état de bien-être » montre qu'il a été construit sur des bases fausses, erronées et polluantes. Son véritable nom devrait être « l’état d’avoir encore plus », le « pouvoir d'achat » français et au lieu d'être un instrument pour améliorer la santé individuelle et sociale des citoyens il a été transformé en un élément d’énorme souffrance pour des milliers de personnes, c'est-à-dire, il a été au service de la maladie et non de la santé.

Quelques-uns ont bien profités de cette stratégie de marché, ce qui nous induit à penser à chaque fois avec moins d'ingénuité.

(*) Voir : « État de Bien-être. Une bulle qui se dégonfle » note publiée dans cette revue d'avril 2012.

Arturo Philip, Juin 2012





Des tilleuls et parfum français

Mon nom est… n'importe, je suis quelqu’un comme vous. Je vis loin, mais je suis né et j’ai été élevé, dans cette ville. Tous les midis je lis ce journal (il y a cinq ou quatre heures de décalage), je souffre pour « el lobo », nous souffrons toujours « les triperos », mais j'ai de grands amis « pinchas », ici il y a aussi. Triperos et pinchas, nous avons la même passion par ce ballon qui court et qui produit des sensations folles dans la ville et loin d'elle.

Je ne me lève pas de bonne heure. Je me lève environ à huit heure et demie. Je prends mon petit déjeuner dans un petit café du quartier de Montmartre. Ensuite, je passe toute la matinée dans les bureaux de l'Association Culturelle Franco-Argentine et les après-midi dans mon cabinet. Par rapport aux gens que je vois, la plupart vont mal et ont besoin d'aide ; la minorité cherchent à concrétiser un projet de vie conforme à ses possibilités et certains veulent seulement être écoutés. Je passe toute la journée dans ces activités en nuançant avec de brèves sorties pour manger quelque chose, prendre un café et respirer un peu d'air frais.

Au coucher du soleil, quand la ville lumière s’illumine artificiellement, je vais au Metro pour arriver au Pub qui se trouve à quelques mètres de la gare Saint Michel où nous nous réunissons certains « habitués » pour partager des souvenirs, des nostalgies et des aventures qui n'ont presque jamais terminé bien. Dans ce « boliche » aux bords du Sena, ils arrivent des marins de toute la planète et leurs histoires méritent d'être écoutées, bien qu'elles ne doivent pas toujours être comptées. Évidemment que nous parlons de femmes aussi, il n’est pas possible de faire autrement quand plusieurs hommes se rassemblent autour d’une bière noire et un peu de jazz.

Il y a des moments dans le Pub où les temps se mélangent et je suis dans l’ancien « Costa», la Côte Bleue qui était dans la rue 49 entre 7 et 8, vous vous souvenez ? Je suis avec le “loco” Rolleri, avec le “Negro” Nogueira, avec le “flaco” Nelson, avec le “gordo” Gascón, avec Raúl Picone, avec “Roly” Urtasun, Carlitos Miche, “Pepe” Casajús (décédé depuis longtemps) y d’autres de cette époque. Ils ne manquent pas non plus “Pochola”, “Pipo” Méndez, le grand “Bubi” et Carlitos Vaio, des amis de Los Tilosaun. Il y a aussi les « malditos » de La Plata et ceux de l'Universitaire qui se confondent avec les vétérans locaux aimants de la troisième mi-temps. Immanquables souvenirs que reviennent lors de mes conversations avec Bernard qui travaille dans l'Institut Curie ou avec « Manu » journaliste de l'Ouest France, ou quand nous parlons de médecine avec des collègues comme Vincent, Gregori, Jean Paul et tant d'autres. Clairement, la nostalgie apparaît toujours, la nostalgie et une certaine mélancolie, mais ce sont des sensations que nous devons accepter parce qu'elles font partie de cette ville, c'est une caractéristique de l'atmosphère parisienne de tous les temps. Rien qu’une bonne bière et et les sons d'une bande de jazz ne puisent pas guérir.

Ici aussi il y a des diagonales, des rues et des avenues qui ne se croisent pas dans des angles droits ; toutefois il est plus facile de se perdre. Cette ville, cette culture nous entoure de telle sorte que nous oublions nos origines, de d'où nous venons, vers où nous voulions aller. On respire tant de fantaisie autour et cela nous contamine et dilue notre identité fragile. C'est un risque que nous courons tous ceux qui arrivons à Paris avec les valises chargées d'illusions ; il faut d'abord défaire les bagages, observer et se mélanger un peu avec les autres pour ensuite commencer à montrer ce que nous sommes, ce que nous apportons, sans perdre de vue les objectifs qui nous ont conduit jusqu'ici. Nous sommes dans unes des villes de plus fortes du monde. Elle est capable de nous dévorer dans quelques semaines si nous ne sommes pas attentif ni convaincus de ce que nous sommes venus chercher. Paris ressemble à une belle femme qui nous séduit tout le temps mais que nous prends jusqu’à la dernière goute d’identité. A peine arrivés, nous voudrions être d’ici et oublier nos origines, être un « Parisien » de plus. Ce danger le sentent tous les étrangers et il ne disparaît jamais. Cependant adopter cette nouvelle identité nous enlève l'essence de ce que nous sommes vraiment et de ce qui attire aux habitants d'ici. C'est pourquoi nous ne devons pas faire l'objet de cette séduction et nous ne devons pas nous laisser porter par les chants des belles sirènes qui guettent dans ces réalités.

Et en parlant d'identité, je crois que l’identité platense (ce « manière d'être » que nous acquerons dans l’enfance, dans la jeunesse et dans la vie adulte) bien qu’elle puisse s'avérer quelque chose fragile, elle a des aspects intéressants. Par exemple: La ville de La Plata ce le produit d’une fantaisie, d'un rêve, d'un souhait ; réussi ou pas, celui-là est son origine, notre origine. La vision de Pedro Benoit, du Dardo Rocha, du professeur Joaquin V. González et de tant d'autres hommes qui nous ont donné un lieu, nous ont montré un chemin et ils nous ont aidé à vivre avec ces idéaux. Des idéaux très prises aujourd’hui dans d'autres latitudes. Voilà l'idée : construire une ville qui réunirait la cosmovision européenne et l’américaine.

Cette Identité platense, pour ceux qui la valurent, elle reste présente et se développe. C'est une bonne base pour nous planter et croître, même si personne le reconnais et beaucoup ne la connaissent pas ou la discréditent en idéalisant d'autres comme l’identité porteña, par exemple. Nous ne sommes pas ni nous nous ne croyions pas le centre du monde, c'est pourquoi nous acceptons d'apprendre d'autres cultures en partageant des codes, certaines valeurs et goûts qui nous ne semblent pas si étranges. L'amitié, le rugby, le football, la bonne musique, l'élégance, les beaux habits et les bonnes manières, (sans oublier notre éclecticisme habituel pour ne pas tomber dans des modes de courte durée) et savoir apprécier la beauté ou le romanticisme sensible que transmettent quelques hommes et femmes. Tout cela nous c’est une caractéristique bien vue France parce que cela nous ressemble. Sans doute que la « facha » et les « pilchas » aident et nous les platenses nous connaissons un peu dans ces matières.

Les femmes parisiennes nous attirent comme une énigme à déchiffrer, comme des labyrinthes où l’on se perd sans résister mais en apprenant à chaque pas. Ce sont des femmes conscientes de leur pouvoir dans l'expression maximale de la féminité et elles profitent de l'histoire particulière de la ville où elles habitent. Mais si bien ces « femmes » sont intéressantes dans cette ville, il y a aussi des autres femmes arrivées d'autres latitudes et il est nécessaire de mentionner à nos amies platenses. Parce que les femmes platenses sont faites pour être « quelque chose de spécial » dans la vie d'un homme. Elles soutiennent généralement avec effort et dévouement un bon projet (familial ou personnel). Elles savent jouir des bons moments et surtout, elles sont simplement jolies. Ce n'est pas une plaisanterie, au contraire, je crois que leur beauté est forgée par fines manières, un culte par la façon qui combine la sobriété avec l’élégance. Elles n'aiment pas généralement les exagérations dans les habits, bien que dans d'autres aspects elles insinuent peut-être qu’elles n'ont pas tant de limites comme ses copines françaises. Cela attire et beaucoup. Et ce n’est pas mon avis seulement, c'est la trace de commentaires qu’elles laissent quand les Parisiens les découvrent.

Se sentir platense dans cette ville c’est un avantage et cela aide à nos objectifs, même si certains doutent de cela.

Parfois dans mon travail je coordonne des groupes qui ont un certain objectif en commun, comme par exemple la présentation d'une pièce de théâtre, la réalisation d’un documentaire ou un voyage en Argentine ou en Amérique Latine. Il y a ceux qui viennent à l'Association pour apprendre à danser tango ou à participer à une milonga. De temps en temps, je vais aussi bien que je soit un peu dur pour les « cortes » et « las quebradas », je me défends quand même ; et là nous nous rendons compte qui cette musique nous appartient : le tango. Parce que tandis que nous dansons on ravive les souvenirs des orchestres typiques qui jouaient dans les clubs pour le carnaval ou dans la radio que nos pères écoutaient. Et nous avons dû apprendre depuis garçons quelque chose de cette danse fantastique pour suivre avec la fille que nous avions invité à danser en croisant toute la piste, sous l’œil complice des amis et du contrôle des adultes. Danser un tango avec une femme à la façon « platense » (sans tant de « firuletes » et « susurrando » à l'oreille) c’est une expérience singulière que je recommande. Cela produit une fascination qui laissera sans doute des traces dans notre « partenaire ».

Des codes et des valeurs apprises, respectées, mais aussi dépassés ou adaptés aux nouveaux temps, à la nouvelle culture. Sans tomber dans la falace des sms, des rendez-vous par internet ou ces jouets qui apportent peu à la rencontre réelle dont a besoin tant l'être humain.

La ville de La Plata est là et ici. Il est question de s'encourager un peu, de se sentir fier d’une origine partagée et éloignée. La famille, les amis, les tribunes, les rues de tilleuls fleuris, le 19 novembre, ils sont à l’intérieur de chez nous; nous le portons dans notre sac à dos mental, dans nos livres de souvenirs et dans les anecdotes de bière dans le Pub, dans le bureau ou quand « chamuyamos » à une mademoiselle qui marche par le quartier latin. Et l'invitation à connaître le lieu où nous sommes nés, la « ville de la santé » née du rêve de Jule Verne (sorti du livre « les 500 millions de la Begún »), ne déçoit jamais.

En fin, arrivé le week-end, je prends le TGV vers Rennes pour ensuite prend le car qui m’amène à Ploërmel où je retrouve ma famille qui m’attends de ce « côté » de l’Atlantique ; je partage des jeux avec mes petits-enfants, je partage les déjeuners domingueros avec des pâtes ou barbacue avec « choripán » et repos jusqu'à lundi où je reprends mes activités.

Et ainsi, sans vouloir presque, nous nous transformons dans un hommage au « bien faire », quelque chose qui semble conserver sa valeur et sa reconnaissance dans ces terres. Il est évident qu'il n'a pas été facile, ni ici ni là-bas, ca n'a pas été facile. Nos pères, nos enseignants et nos professeurs sont les témoins. Apprendre à reconnaître et à différencier ce que subsiste et ce que ce perd chaque jour dans le tourbillon de stimulants ; savoir contrôler et retenir l'énergie pour éviter qu’elle nous glisse sans perdre la confiance, ca n'a pas été facile. Quelques uns, nous l'avons compris et essayons de vivre dans les deux mondes comme s’ils n’étaient qu’un; des mondes qui confluent dans chacun de nous et qui émanent un lisse arôme des tilleuls et de parfum français.

Continuons ensemble, à chaque moment, n'oublient pas que la distance n'existe pas quand les attachements sont… platenses.

Arturo Philip, Mars 2012




Chers lecteurs, chers amis,

Je n'ai pas pu écrire ses derniers semaines à causes de plusieurs raisons. J'ai pris de longues et méritées vacances... mais surtout car j'ai effectué les dernières corrections pour la traduction définitive de mon nouveau roman « L’estrafalaire docteur Ploujamais ».
Les bonnes nouvelles sont alors que vous pouvez l'obtenir dans leur version pdf… dès maintenant et gratuitement.
Il suffit de faire un clic ici pour le télécharger.

Je vous souhaite bonne lecture et je vous dis à la prochaine.

Arturo Philip, octobre 2011





LE SENS DE NOTRE VIE
(bref essai Arturo Philip)

"Le chemin de l'enfer est semé de bonnes intentions… de la même manière, l’absence du sens ou la désorientation de nos vies est généralement bourré de recherches constantes…"

D’abord, le mot "sens" a au moins trois signifiés dans la langue espagnole. Premièrement, le mot sens peut signifier une certaine direction et par conséquent, se met en rapport avec les recherches, les objectifs et les buts. Deuxièmement, le mot sens se met en rapport avec la perception (ce qui nous sentons), ce qui nous impressionne (c'est-à-dire, ce qui nous fait pression depuis dehors), les sentiments, sensations et affections. Troisièmement le mot « sens » se réfère à la signification de "quelque chose" (objet, mot, idée, etc.), à la compréhension profonde de "quelque chose", à la connaissance plus ou moins approximative de l'essence d'un certain objet.

On peut observer donc, que les trois significations du mot "sens" possèdent aussi un dénominateur commun ; celui d l’orientation et de la quête de cette orientation. Nous sommes orientés quand nous savons vers où nous voulons y aller, nous percevons les signaux adéquats qui marquent notre direction et nous reconnaissons l'essence tant des objectifs que du chemin lui-même.

Alors, quand nous parlons de "sens" nous devons tenir compte qu'il existe des concepts inhérents, ceux du mouvement, de transit ou de déplacement, exprimés dans les questions "où est-ce que nous allons" ou " où va-t-elle notre vie". Concepts ceux-ci qui appartiennent à l'essence de la vie. Vie est mouvement, transit et déplacement… entre d'autres choses, certes.

Or, qui signifie que notre vie a un sens ? Ou qui n’en a pas ? Révisons le précédent et adaptons la question : sommes-nous bien orientés ? Allons-nous vers où nous souhaitons ? Les signaux que percevons-nous coïncident avec la direction désirée ? Reconnaissons-nous l'essentiel (pour) des objectifs à obtenir et le chemin envers ?

Un autre aspect à considérer est que le mouvement, le déplacement ou le transit, se produit entre deux ou davantage de points, mais ces points ne sont pas toujours physiques, matériels ; c’est à dire ces références (points) nous ne les trouverons pas en manière claire, concrète et nécessairement hors de nous. Si la vie passe dans un processus interne et externe à notre existence, il est possible de penser que pour nous orienter nous devons observer les signaux, les références, les points qui marquent la direction tant à l'intérieur de nous que dehors… sans tomber dans telles extrémités stériles ou dangereuses comme supposer que nous sommes le centre de l'univers ou par contre, soumis, margés ou étrangers à ce dernier.

Dans ma tâche comme psychothérapeute le motif de consultation le plus écouté, la cause de beaucoup d'indispositions ou la plainte la plus fréquente c'est "le manque de sens de ma vie"… la connue "angoisse existentielle" dont nous parlerait Sartre. Ce qui indique la conscience de ce manque, mais aussi entraîne l’impression que ce sens a été occupé ou usurpé par un autre puisque nous marchons également, nous transitons et apparentement avançons vers certains objectifs. Cet "autre" sens nous maintient parfois à l’abri du vide existentiel, mais nous ne le sentons pas propre, comme celui choisi, celui souhaité par nous-mêmes.

Alors tout paraît se réduire à reprendre le chemin en partant d'où nous sommes, conscients d'où nous venons et avancer vers où nous voulons. Il semble facile, mais il ne l'est pas. Dans mon expérience personnelle, c’est rare de trouver des personnes qui peuvent décider de reprendre ou entamer son propre chemin… y compris la lecture de ces mots, celles-ci peuvent résulter intéressantes mais étrangères à la fois, pour la majorité de mes lecteurs. C’est comme si la quote-part de "compromis" était déjà couverte et il n’en reste pas de l’énergie pour "se lier" aux objectifs personnels (qui peuvent parfois être aussi partagés avec d’autres personnes). Et quand nous disons énergie nous parlons de dévouement, temps, argent… tout est en fonction du sens qu'on nous a imposé, du sens qui a usurpé le propre. Des parents, couples, enfants, travail, amis, religion, etc. sont des repères exclusifs de "par où nous devons marcher" et quelqu'un qui doute d'eux recevra la condamnation des autres… Pour comble de malheur, tout se couvre d'une sensation de fausse liberté, produit de l'individualisme énorme dans lequel nous vivons, en croyant que nous choisissons entre toutes les offres de sens qui on nous propose constamment (chansons sirène et faux prophètes qu’on nous croise maintes et maintes fois)… jusqu'à tromper la quête en rejetant le compromis qui nous arrive de territoires authentiques et profonds de notre être… Et par des moments nous nous consolons en imaginant qu'un certain jour, nous pourrons finalement le faire… mais ce jour n'arrive jamais. Et notre vie conclut… au moins celle notre corps, de la matière que nous sommes aussi… comme médecin je ne puis pas nier ceci. Nous pourrons penser à "nouvelles vies", "paradis et enfers" ou "réincarnations", mais ne pouvons pas éviter de constater que ce qu’on appelle « vie » en termes biologiques, conclut pour nous dans ce point final que nous connaissons comme mort.

Le sens de nos vies. L’avons-nous perdu ? L’avons-nous trouvé? Où chercher ? Avec quels repères nous soutenir ? La direction, les aspirations, les objectifs… le destin. On impose-t-il ? Nous soumettent-ils ? Ou pouvons-nous le modifier ? Ou concevoir par nous-mêmes ? Plus de trente années de clinique psychiatrique m'ont apportés certaines réponses à ces questions, surtout le travail conjoint effectué avec les patients et leurs mondes. Mais aussi l'observation et l'analyse profonde, courageuse et souvent cruelle, du propre monde (*).

Quelques données et petites conclusions :

• Si nous cherchons vérifier les signaux du sens à nos vies par quantité, nous trouverons des critères majoritaires en rapport au "sens commun" qu'ils peuvent aider à connaître le monde où nous vivons mais jamais ils ne peuvent remplacer le sens de vie lui-même. Ce qui est admis par la plupart des gens, l'"establishment", la mode, sont des repères qui peuvent peu apporter à la recherche du sens personnel de vie ; de plus, est très probable qu'ils indiquent la direction opposée à notre recherche. Par conséquent n’attendons pas beaucoup de compagnie sur le chemin personnel choisi et engagé.
• Comme repères primaires, nous pouvons prendre deux points, partir de la naissance et arriver à l'idée de la propre mort. En imaginant avec une certaine logique cette idée et en rassemblant la plus grande quantité de données possibles nous pourrons avoir une vision assez vaste du chemin transité et à transiter… si c'est une ligne droite, bombée, si nous tournons en cercles ou si nous retournons toujours au même point de départ… si nous avançons vers un certain objectif désiré… si nous avons atteint notre but ou l’avons abandonné… si nous n’en savons pas ou ne voulons pas en savoir rien d'une direction… etc., etc... En définitive, si nous sommes bien ou mal orientés, ou désorientés.
• Et si nous arrivons à la conclusion que nous sommes perdus ou confondus, nous devrions nous concentrer en nos propres empêchements et de cette manière nous trouverons presque toujours deux obstacles principaux : 1) le confort qui nous oblige à suivre le chemin "hypothétiquement" plus facile, celui de "ceux qu'ils savent" et par où transite la majorité. 2) la peur de ce qui est nouveau, de ce qui est inconnu, la peur au changement.
• Pour ceux qui souhaitent approfondir plus, nous pouvons ajouter que la peur de ce qui est nouveau, inconnu, la peur au changement, en réalité est la peur de la mort qui se déplace vers d'autres territoires pour que nous nous approchions à « elle » sans presque nous rendre compte. De cette manière, avec une lecture erronée des signaux nous nous éloignons de la possibilité de trouver un chemin personnel et succombons massivement dans l’absence de sens.
Finalement : pour qui décident courageusement de prendre les "rênes de leurs vies"… Qu’est -ce qu’on peut faire ? Comme est-ce qu’on peut commencer ? Par où ? C’est peut être simple et difficile à la fois, mais on peut essayer de regarder plutôt à l'intérieur de nous-mêmes, ne pas se laisser porter par le sens majoritaire, au contraire, chercher les signaux qui semblent être là seulement pour nous et qui sont très près de nous. Une fois trouvés ces signaux ne pas prétendre la validation sociale ou culturelle (notre intuition elle seule pourra nous aider) et se compromettre avec ce chemin en consacrant du temps, de l'effort, du travail, de l'argent, affections et tout, tout ce qui représente quelque chose important dans notre vie pour le mettre dans cette ligne, dans cette direction que nous comprenons comme le sens de notre vie.

Arturo Philip, mai 2011


(*) Remarque : A ces jours, se développe un jugement à Paris dans lequel certaines entreprises qui font de la publicité dans le Métro ont porté plainte contre 60 personnes (jeunes la plupart) à cause des "graffiti" qu’ils viennent d’écrire sur les affiches (des légendes comme : « la publicité abêtit »). Un million d'euros sont les dommages que ces entreprises considèrent devront payer les accusés. Aujourd'hui aucun psychologue ou psychiatre ne peut mettre en doute que la publicité réellement abêtit ou qui produit malaise… tant de stimulation pour réveiller des désirs impossibles de satisfaire (car l'objet souhaité est toujours un autre) n’est pas précisément un remède au malaise visible de notre culture. Toutefois entre les fondements de la plainte figure une enquête effectuée dans le même Métro de Paris où 70% des consultés répondent que la publicité les satisfait et même les amuse, un pourcentage égal juge qu'on n'est pas d'accord avec les "graffiti"… Mais on n'a pas divulgué ce qui pense le 30% restant ni le pourcentage de santé mentale ou bien-être des enquêtés. Et si seulement ce même 30% est celui qui jouit d'un bon niveau santé mentale ou bien-être ? En outre, qui se produit avec le respect du "champ perceptif" de cette minorité ? Il n'y a-t-il pas manière de se défendre de cette interférence visuelle … Je crois que la lecture attentive de ces nouvelles peut nous donner une certaine piste de "comment nous sommes" et comment ils veulent nous faire croire que nous sommes.





DEPUIS LE TROU NOIR

De temps en temps je me rencontre avec mon ami Bernard et on prend un café ou une bière dans un typique bar à Montmartre. Il est très timide, il évite des gens, sa vie passe dans un laboratoire de physique à l'Institut Curie de Paris. Comme tant de Parisiens il vit seul et ne veut pas de compromis d'aucun type, sauf ceux inhérents à sa profession. Notre amitié est le produit de l'hasard et de mon respect par sa spéciale personnalité.

Passés plusieurs minutes du silence habituel qui prédomine dans nos réunions, Bernard commence à partager avec moi sa vision particulière du monde. Sans cesser de regarder vers un point indéfini dans la petite rue qui monte au Sacré Coeur, il me dit : "… mon cher ami Arturo, vous savez que je ne suis pas donnée à parler avec les gens et beaucoup moins à converser sur des matières triviales. Je préfère l'observation passive et en arriver à petites conclusions qui peut-être me servent seulement à moi, pour trouver un sens à la vie, un sens qui n'existe très probablement pas dehors de nos têtes."

Un nouveau silence que je respecte en adoptant sa même attitude en regardant sans fixer la vue dans aucun point. Alors, Bernard continue en disant : "De plus en plus je suis convaincu que la vie est seulement une éventualité… une somme de facteurs qu'en manière presque chaotique et accidentelle s’agglutinent un peu avant leur disparition définitive. Depuis que l'astrophysique a ébauché la théorie "des trous noirs" dans le cadre du Big Bang, c’est impossible pour moi d’imaginer le processus de la vie comme étranger à ce phénomène tellement compliqué et tellement simple à la fois. Nous ne savons pas d'où nous venons, nous croissons, nous nous développons et ensuite nous réduisons jusqu'à disparaître. La science n'a pas pu, et j’en crois qu'elle ne pourra jamais, déchiffrer ce qu’il arrive avant et après la vie. Toutefois, nous savons maintenant qu'il existe des zones dans l'espace infini où la matière se condense et en tournant vertigineusement dans une sorte de tourbillon, elle traverse une ouverture vers une autre dimension dans laquelle disparaît sans laisser des traces. De plus, nous croyons que l'existence de la matière c’est dû à ce processus de condensation de l'énergie cosmique préalable à sa disparition ; autrement dit, où il existe la matière on aperçoit déjà sa non-existence. En termes humains, mon cher ami, depuis le même moment qu’on naît, on sait qu’on va mourir… "

Nous retournons au regard perdu, quelques gorgées pris à ma bière et à son café. Ensuite, mon fragile ami continue son monologue : "Dans les temps cosmiques, mille, millions d'années sont des instants… alors, notre vie c’est moins que rien dans ces paramètres…" Ses mots commençaient à teindre la conversation d’une douce mélancolie, une sensation fréquente à Paris et surtout en personnages solitaires comme Bernard. Pour éviter que tout s’écoule vers la tristesse, le découragement ou le pessimisme, je voulus ajouter ce qui suit : "de toutes manières, mon cher Bernard, à propos de la relativité du temps, c’est depuis où nous observons le phénomène. Pour le dire presque en mots d'Einstein, ce n'est pas la même chose attendre deux heures pour quelqu’un qui s’est en noyant que pour voir un film intéressant." Je pensai que ma référence à Einstein promouvrait la conversation en un autre sens, mais il ne fut pas ainsi.

"Mon cher Arturo, comme médecin vous avez besoin d'une vision optimiste de la vie ; mais je non, de plus, excusez-moi mais je crois que cela ne s’entendre pas bien avec la science et surtout avec la physique. Comme je vous disais, nous sommes le produit d'une agglutination, d’une condensation de l’énergie qui se donne avant disparaître, où tout tourne, regardez vous, le système solaire, les galaxies, les atomes, la chaîne génétique, tout, tout tourne d’une manière permanente… et parfois nous le percevons… ce que nous provoque un vertige terrible, comme bien le décrivait Sartre… « la nausée existentielle ». Parce que le trou noir est pareil au phénomène qui se produit dans le fond d'un évier quand nous sortons le bouchon et l'eau se glisse sous forme de remous. Je pense que la vie, toute comme nous la comprenons, arrive dans ces moments cosmiques dans le seuil du tourbillon. Depuis là nous voyons, au début de nos vies, comment tout augmente, tout prend une plus grande intensité et vertige, cela nous surprend, notre curiosité se réveille et finalement nous attrape… jusqu'à que plus tard nous voulons arrêter ou contrôler ce mouvement frénétique, retenir le temps le plus possible, nous rejetons les changements, nous nous saisissons à la matière, aux affections, au paysage… conscients que la fin s’approche. Fin inévitable quand nous soyons aussi sucés par le tourbillon et disparaissions, en laissant à peine un peu de poussière cosmique comme témoin muet dont nous avons été parfois matière… "

Nous restâmes méditatifs. Soudain, m’est venue l’idée de lui demander: "Et la conscience ? l'esprit ? l'âme ? cette énergie nécessaire pour la vie ou au moins pour être observateurs d’elle où reste-t-elle? il est possible qu'elle subsiste au trou noir?" Mes mots sonnèrent comme un défi. Bernard prit quelques minutes pour me répondre : "Ces questions pourront seulement être clarifiées quand l’heure de notre mort arrive, quand nous traversions personnellement le trou noir. Il est possible que nous retombions en un nouveau cycle de vie et ceux qui croient à la réincarnation soient dans le vrai, ou nous nous libérions de toute la matière en nous unissant à l'énergie cosmique, le Dieu pour beaucoup… ou nous cessions simplement de penser, d'observer, de sentir… d'exister… pour le moment rien m'indique autrement que ce dernier. La conscience que nous sommes vivants, que nous sommes des êtres organiques réfléchis, reste de ce côté du trou… de l'autre côté il n'y aura rien qu’on puisse imaginer… " Un nouveau silence anticipa ses derniers mots : "Je m’en occupe de la recherche sur des trous noirs. Je leur cherche et leur trouve partout et regardez vous, mon cher docteur, la plupart d’eux sont liés à la femme… sans lui manquer le respect, mais on naît d'un trou noir féminin, chaque fois que nous nous approchons de lui ou d’autre semblable, le mouvement augmente, les systèmes s’excitent, on peut sentir un certain vertige et, souvent, on succombe en lui. Nous sommes matière quand sortons de ce particulier trou noir que possèdent nos femmes, quelque chose évident si nous tenons compte que le mot matière dérive de mater, c'est-à-dire : mère… Certains regrettent son obscurité et d'autres essayent de ralentir le plus possible leur chute dans lui… "

L'après-midi a tourné en une nuit fraîche du printemps parisien. Alors, nous cessons de regarder sans regarder, nos yeux se sont rencontrés et nous nous sommes mis à rire avec grande envie. Nous terminâmes nos boissons, nous nous embrassâmes et nous nous dîmes au revoir.. jusqu'à la prochaine fois. Je ne comprends pas comment il le réussit, mais je me souviens toujours à Bernard avec affection et beaucoup de joie.

Arturo Philip, avril 2011





LES PROPHETIES DE NOSTRALADAMUS

Je me trouvais dans un vol direct Paris-Buenos Aires. Après un frugal dîner je me suis préparé pour m’endormir jusqu'au petit déjeuner. Dans mon esprit retournaient encore les réflexions de mon ami Bernard au sujet du lieu que nous occupons dans l'univers. Qu’un physique, chercheur de l'Institut Curie de Paris, soutiendrait que la vie est produit d'une énorme confluence de facteurs, dans les moments préalables à sa disparition dans un trou noir…cela me produisait une sensation d’étonnement et d'une certaine crainte métaphysique. De toutes manières le sommeil arrivait… tandis que Paris restait en arrière et nous nous approchions à Buenos Aires.

La grande turbulence interrompit mon plaisant repos. L'avion se secouait comme un cheval emballé, les indicateurs "ceinture de sécurité attaché" allumés et dans la pénombre on percevait une grande tension. Soudain, mon voisin de siège, tout engainé dans une veste noire, avec une capuche en lui couvrant la tête, me demanda en parfait français:
- Êtes-vous le docteur Philip ? - Il ne me donna pas du temps à répondre et continua :
- J'ai quelque chose à vous dire, docteur ! … faites-moi attention, s'il vous plaît, c’est par son bien et peut-être de toute l'humanité ! - Et il resta en me regardant avec des yeux noirs profonds qui émergeaient de l'obscurité de tout son visage. Je n'osai dire rien et restai immobile en maintenant son sinistre regard (en réalité j’étais paralysé de peur). Mon attitude sembla lui donner une plus grande confiance, alors il me serra fortement le bras et se présenta :
- Je m'appelle Nostrasladamus, Arturo Nostrasladamus, à votre service…

On aurait à peine passé des moments, mais me semblèrent des heures. Sans pouvoir dire un mot, je pensai que c’était un rêve, que ceci ne pouvait pas arriver, qui était cet obscur personnage ? Nostrasladamus ? Etait-il trompé, le prophète s’appelait Nostradamus… et Arturo ? c’était mon prénom… Une folie. Et comme s'il lisait mes pensées, il me dit, presque en vociférant :
- Oui, mon cher docteur ! Arturo Nos - tras- la- damus ! Celui-là est mon nom et mon prénom. Et maintenant que nous nous connaissons, écoutez ce que je dois vous dire ! Mettez beaucoup d'attention ! - La turbulence continuait même avec davantage de force. Je me saisissais à mon siège et commençait à sentir que la panique s’emparait de moi.
- Allez bon docteur, ne vous alarmez pas, ce sont des signaux du ciel ! Claires signaux que l'apocalypse a commencé… - Ses mots sonnèrent plus calmes et cela me tranquillisa un peu. Alors, il continua : - Mais nous pouvons l'arrêter ! il faut neutraliser aux responsables ! Les responsables ! Parce qu'ELLES, seulement elles, ont la faute de tout ceci. - Un peu récupéré et en profitant de la brève pause, je m’encourageai tièdement à lui demander :
- Qu'est-ce que sont-elles? - Il me regarda étonné, comme ne pas en croire ses oreilles … et immédiatement me dit:
- Mais, docteur, vous êtes plus bête de ce qu’il semble. Elles, les femmes, elles sont les responsables de l'apocalypse qui terminera avec toute l'espèce humaine telle comme nous la connaissons aujourd'hui. Ne dites-vous pas que vous n’en avez pas rendu compte ?

Le vol reprit sa sérénité, ce qui, ajouté aux derniers mots de mon interlocuteur soudainement modifièrent mon état d'esprit. Au seuil de la panique suivit une envie de rire que je dus contenir par respect et crainte à celui qui continuait à me surveiller comme en attendant une réponse. C'était maintenant le rire contenu ce qui empêchait tout apport de ma part. Mon étrange compagnon de siège profita mon silence en continuant son discours, toujours engainé dans sa veste noire avec la capuche couvrant sa tête, ce qui lui donnait l’air sinistre d’un moine médiéval.
- La situation est grave – dit-il - peu à peu elles occupent nos places, spéculent de plus en plus avec leurs bontés sexuelles… aujourd'hui elles nous aiment et demain nous haïssent si nous ne succombons pas face à leurs enchantements… Elles parlent d’une Nouvelle Ere et veulent nous convaincre qu'il existe une pensée féminine rationnelle ! Pensée féminine rationnelle, ha, ha ! Cela n'existe pas ! Docteur, connaissez-vous quelque femme qui pense en manière cohérente ? Que ses idées ne se dispersent-elles pas en manière infinie ? Qui n’entre pas en contradiction permanente ? Si l'incohérence, la dispersion et la contradiction sont caractéristiques inhérentes à la condition féminine ! Et l'ambivalence ? amour- haine, maintenant je veux- maintenant non… Cycliques ! Elles sont cycliques cela les rend inévitablement instables. Imaginez-vous une science féminine, docteur ? Impossible ! Nous resterions sans repères, il serait la même chose « là-haut » qui « en bas », le Nord qui le Sud, les mathématiques remplacées par l'état d'esprit menstruel…Terrible hécatombe, docteur, et ceci arrive ! - Je ne pus déjà pas contenir le rire et quand je prétendais faire valoir une certaine défense de la condition féminine, il devance en disant :
- Ne riez pas docteur ! Je vous répète que la situation s’aggrave de plus en plus, nous devons leur déclarer "une guerre sainte"… nous avons peu de temps pour retourner ce destin apocalyptique…
- Pour la première fois il cessa de me regarder et en baissant la tête il resta plongé dans ses méditations... il semblait réellement angoissé ; même il réveilla en moi une certaine compassion. Je pensai alors nous distendre un peu avec le commentaire suivant :
- Votre vie, Monsieur, doit être très difficile…si vous vous entendez mal avec les femmes…
- Pas du tout ! Au contraire, j'ai trouvé une formule infaillible pour me gagner leur confiance et profiter de leurs charmes : la flatterie, j'exagère leurs bontés, leur beauté… elles ne peuvent pas résister à semblable stratégie. Il n'existe pas de femme que ne jouisse pas de se sentir le centre de l'univers, la plus belle, la plus intelligente… son égocentrisme illimité est leur talon d'Aquiles.
- Ah bon ? Vous les trompez ! Vous les trompez lâchement, alors… - Je commentai avec un rire complice.
- Voilà. Évidemment ! Elles aiment être trompées ! Et de cette manière je les étude, je découvre leurs faiblesses et essaye de les neutraliser… grâce à l'aide de notre Dieu masculin... ah ! Quelle lutte ! - Soudain il me transmit une grande fatigue.
- Tâche difficile la vôtre, Monsieur Nostradamus.
Nos-tras-la-damus, docteur. Certes, ma tâche est difficile, surtout quand "elles" découvrent mes intentions… alors je ne peux faire autrement que me déplacer, d'un lieu à l’autre, toujours en voyageant, en étudiant des femmes et en prophétisant aux hommes… c'est pourquoi me nomme Nostrasladamus… Mais croyez-moi, tous nous avons la même chance et je vous signale une chose, mon cher docteur : Un jour, deux anges du ciel tomberont sur vous, deux femmes exterminatrices qui annihileront tout votre monde… n'oubliez pas ces mots… - Dit ceci il ne parla plus, il s'endormit épuisé. En ce qui me concerne, en reprenant totalement le calme, assez fatigué, je fis la même chose. La turbulence restait en arrière.

On alluma les lumières, la voix du commandant annonçait que dans deux heures on arriverait à l'aéroport d'Ezeiza et qu'on servirait immédiatement le petit déjeuner. Je me réveillai avec le corps endolori et dès que je récupérai une certaine lucidité me vint le souvenir de la terrible nuit. Je regardai à mes côtés, je cherchai partout mon sinistre compagnon… jusqu'aux toilettes. Rien, je ne trouvai pas une seule trace de sa présence. Je demandai à l'hôtesse sur la turbulence hier soir, elle me regarda étonnée et me répondit que nous étions passés une nuit superbe tranquille. Alors, a-t-il été un rêve ? Tout avait été un cauchemar ? Mais oui ! Cela n'a pas été qu’un cauchemar étrange… En fin… et tandis qu'on me servait le petit déjeuner, je pensais que si Sigmund Freud avait raconté certains de ses rêves alors je pouvais faire la même chose… évidemment je n’oserais pas l'analyser.

Arturo Philip, avril 2011





TRICKSTER ATTAQUE à NOUVEAU

Il y a quelques jours j'ai reçu un e-mail de notre connu Trickster intitulé «gifle bolivien » :

« Bonjour Arturo,
Bon, je veux te raconter ce qui nous est arrivé ... pire que ça on ne pouvait pas espérer : après un voyage infernal de quatre jours ! ! avec un tas de difficultés … nous arrivâmes à La Paz; et là on nous a volé tout l'équipement de la chambre de l'hôtel ! les vidéo caméras, les caméras photos .. tout !! Je suis sous état de choc comme tu pourras bien imaginer (cela s'est passé hier soir)… il en restent des espoirs faibles de récupérer l'équipement (en offrant récompense aux flics), mais hier soir j'ai promis à la Pachamama que si l'équipement réapparaît je m'en charge de payer la récompense et je donne pour mort définitivement le projet… je ne sais pas pourquoi je n'ai pas fait attention à tous les signaux qui s'opposaient… la fureur me gagne quand je vois que je ne peux pas terminer les choses et je m'obstine parce que je déteste, je hais, qu'on me disse que je ne suis pas capable de terminer ce que je commence… Donc j'ai surmonté avec obstination au moins vingt situations défavorables qui se sont présentées et j'étais heureux d'avoir réussi, mais ceci me laisse sans possibilité de continuer.
.....
La première chose qui me vient à l'esprit - comme cause possible de tant d'opposition énergétique, est que ce documentaire me laissait très exposée à propos de quelques situations (bien que, d'autre part j'aie pensé que ce travail contribuerait à augmenter le mythe)… une autre chose que j'ai pensé est que le fait de réaliser ce documentaire était plutôt une obsession pour essayer de surmonter cette sensation de ne pas finir les histoires… ou qui me gagnait l'ego d'être le réalisateur d'un film. Et vues les circonstances, j'ai décidé que si ce projet meurt je ne réaliserai plus jamais un documentaire.
….
J'espère aussi me clarifier sur la direction qui prendra ma vie mais il est clair que la Bolivie m'a donné une fois de plus une gifle dont je devrai en tirer des conclusions. Et j'espère bien qu'elles soient correctes. Je t’embrasse. "

Je dois admettre que ce e-mail ne m'a pas trop surpris, j'avais cru que les aventures du Trickster l'auraient finalement fait réfléchir un peu à propos de sa course obstinée vers la maladresse, la folie et contre lui même. Mais quelques jours après j'ai reçu un nouveau e-mail avec le titre « nouveautés » :

« …. Nous avons décidé filmer avec des caméras louées, tout le groupe a été d'accord et on est déjà au travail. Nous inclurons dans le documentaire tous les problèmes que nous avons subi ce qui lui donnera un cadre de plus grande crédibilité. J'ai déjà le billet pour sortir de la Bolivie, mais mes collègues non… he, he… ils devront payer le prix de tout ce qui ont vécu. La Pachamama ne pardonne pas. J'espère qu'on puisse sortir d'ici en portant tout le matériel.
….
Je ne te raconte pas tout ce qu'on a vécu parce qu'il serait trop long, nous en parlerons quand nous nous retrouvions. J'irai en Espagne au début de mai, peut-être nous pourrons nous voir à Valence. Je vais mériter un repos après cette aventure… Et celle qui m'attend en Iles Canaries! et puis nous allons faire un tournage en Afrique ce sera comme tomber de Charybde en Scylla … ha, ha "

He, he… c'est incroyable, mais le Trickster obtient toujours ce qu'il veut. Est admirable sa folie, ses contradictions constantes, ses allées et retournées de pensées après quoi il réussit finalement. Admirable, bien que je ne conseille à personne de suivre son exemple...
A la semaine prochaine.

Arturo Philip, avril 2011





LA TERRE NOUS PARLE

La Terre nous parle… même si nous ne savons pas l'écouter.
Des séismes, tsunamis, inondations, cyclones et variations climatiques intempestives sont des expressions extrêmes de son langage.
Le soutien quotidien de la vie dans la planète est sa parole habituelle et nous nous habituons à un tel point au doux susurrement que nous terminons par croire que la Terre est muette et inerte ; une roche inamovible pour y vivre en tout ignorant ses nécessités.
Comme à une mère omniprésente, nous nions son existence ou la traitons avec une indifférence énorme.
Nous ignorons aussi la reconnaissance que toutes les cultures originales lui ont professée et nous sommes convaincus que ces croyances sont des superstitions des peuples primitifs et incultes.
Géologues et d'autres scientifiques se considèrent les interlocuteurs authentiques de la communication avec Elle, mais ils se trompent, parce que la plupart d'eux est au service du prétendu développement de l'économie; leurs propres nécessités ne leur laissent pas voir le noyau du problème. Et les habitants en général nous souffrons d'une ingénuité près de la stupidité.
Pays riches ou pauvres, tous nous abusons de cette Mère. Nous croissons en l'exploitant jusqu'à l'épuiser et sans mesurer les conséquences même si ces dernières impliquent notre propre annihilation.
La Terre parle… le moment sera-t-il venu de réapprendre à l'écouter?

Arturo Philip, mars 2011





VICTORINE FABLET

- « Le 19 novembre 1882, nous avons finalement fondé la ville de La Plata. Ce jour-là, nous avons fait de notre mieux pour que tout soit une véritable fête. Autant pour les autorités présentes que pour le grand nombre de visiteurs et futurs voisins qui étaient arrivés de Buenos Aires et d'autres villes de la province. Toutefois, cela ne se passa pas ainsi. Mon amitié avec le général Roca, qui était alors président de la nation, s’était transformée en une hostilité inexplicable et une jalousie, non seulement de ma personne, mais de tout le projet que je portais en avant. Si bien qu’il ne fut pas présent à la cérémonie… Son absence sans avis fut une insulte totale qui présageait le pire pour cette ville. Ce même jour, depuis la gare de Constitution à Buenos Aires, d'où devaient partir les trains qui transportaient les personnes, la nourriture, les boissons et l'eau nécessaire à cause de la chaleur intense, on envoya les repas en mauvais état, l'eau sale et contaminée et de plus, à la fin des festivités, il y eut un seul train pour transporter les autorités et tous les visiteurs retournant chez eux. Imaginez-vous le malaise que cela causa pour ceux qui ne purent pas retourner et durent rester en pleine campagne, sans repas, ni boissons, ni rien ! Mais cela ne fut pas tout. Tout fut orchestré par les partisans du Général ; ceux-ci réussirent à augmenter le malaise de tous ces gens afin qu'ils retournent sur leurs pas, jusqu'à l'emplacement où nous avions posé la pierre fondamentale de la ville, dans un coffre qui contenait l'acte, des médailles précieuses et des cadeaux venus du monde entier… Tout cela resterait bien conservé dans une construction solide qui devait être édifiée le lendemain et, ainsi, les nouvelles générations, dans cent années, recevraient un héritage tellement beau de leurs ancêtres ! Rêves illusoires que les nôtres… Tout, absolument tout, fut profané, volé et détruit cette nuit-même par cette foule échauffée et si bien manipulée. »

Le docteur était tellement ému de son histoire qu’il dut s'approcher de son épouse pour qu’elle le calme un peu, par de douces caresses dans le dos. Ses yeux se remplirent de larmes et sa voix s’entrecoupait montrant la douleur que lui causaient ces souvenirs… Mais après avoir pris quelques mates, il se reprit et put continuer:

- « Pendant le jour, la ville naissait et pendant la nuit, elle était maudite. Parce que, comme racontent quelques voisins… ce qui arriva cette nuit ne se limita pas à un simple pillage…On dit qu'un rituel macabre fut réalisé pour annihiler tout le projet, pour que rien ne puisse croître ou se développer sur ces terres… Notre fils, Ponciano… il mourut justement un an plus tard, le même 19 novembre…nous ne savons pas comment… » - Il était de nouveau au bord des pleurs. – « Une véritable malédiction qui vient de Buenos Aires, du président Roca lui-même… Quelque chose qui ne doit pas trop nous surprendre, puisque le Général fut toujours attaché à ce type d'obscurantismes… »

Personne ne put dire mot… Nous respectâmes tous la pause et restâmes en silence en espérant que le docteur continue…

- « Car lorsque nous étions amis, j'eus l’occasion de connaître l’un de ses très occultes secrets… C’est peut-être cela qu’il ne me pardonne pas… Ensemble, nous avons partagé quelques cérémonies "maçonniques" et fait partie d’un groupe choisi d’ "initiés"… Enfin… il y a longtemps de cela…Je n'ai pas voulu continuer quand je me suis rendu compte que les véritables motifs de ces gens-là étaient très éloignés des principes chrétiens auxquels je croyais alors et en lesquels je continuerai de croire… » Je n’avais pas idée de ce dont parlait notre ami… et je dus demander :

- « À quoi vous référez-vous quand vous dites des "cérémonies maçonniques ou d’initiés"? Je ne connais rien de cela… Excusez mon ignorance… mais, si ce n'est pas trop demander, pouvez-vous être plus explicite ? »

-…« Ma chère Victorine…ce ne sont pas des sujets à aborder en ce moment…Je peux vous dire seulement que les forces qui répondent au Général sont quelque chose de sérieux… Notre intelligence et les meilleures intentions ne suffissent pas pour les comprendre et leur faire face… Croyez-moi, nous pouvons seulement faire confiance à la justice divine… Peut-être qu’un certain jour, les choses changeront… Mais ici, en ce moment, dans ce monde, il paraît que le pouvoir du Général est invincible…C’est trop pour de simples mortels comme nous… »

- « C'est le diable-même ! »- m’exclamai-je
- « Peut-être, peut-être… » - termina le docteur Dardo Rocha.

...........................

Plusieurs jours se passèrent après cet après-midi et je continuais à sentir en moi un mélange de sentiments très forts. Compassion et tendresse pour notre ami et fondateur de la ville… Mais en même temps, une impuissance terrible à laquelle je ne pouvais pas me résigner. Les choses ne pouvaient pas rester ainsi ! Il fallait faire quelque chose ! Alors j’eus l'idée d’écrire une lettre au Général, et d’aller jusqu'à Buenos Aires pour la donner au président en personne. J’étais sûre qu’il me recevrait, qu’il laisserait les obligations de sa charge pour un moment et qu’il m’écouterait en croyant que je tomberais finalement à ses pieds… Oui, je devais le faire ! Sans que personne ne le sache, surtout pas mon cher époux… Personne ne devait le savoir ! Je me planterais face au Général, je lui remettrais ma lettre, j’attendrais sa réponse et je rentrerais de la même façon… Mais cette lettre devait produire en lui un changement… porter un coup fatal à sa fierté… lui faire peur, si c’était possible…

Je restai tout un jour enfermée dans la bibliothèque de la maison, depuis le matin jusqu'à minuit. Je cherchais une excuse crédible pour n’inquiéter personne et je priais de toutes mes forces Saint-Denis… Sur le bureau il y avait une image du saint de Ploërmel que m'avait apportée mon frère Joseph … Je priais et écrivais… et je ne trouvais pas les mots justes…Je consultais le dictionnaire, je déchirais la feuille et je priais et écrivais à nouveau…Ainsi pendant des heures, jusqu'à ce que je puisse la terminer en mettant tout ce que je croyais nécessaire. Le jour suivant, j’irais à Buenos Aires. Voici ce que disait la lettre:

Général Julio Argentino Roca
M. le Président
:

Je m'adresse à vous non pas pour vous demander quelque chose ou solliciter une certaine faveur, comme vous y êtes sûrement habitué par la haute charge que vous occupez. Rien de cela. C’est autre chose que je dois vous dire et vous pourrez le prendre comme un avertissement ou une menace, mais c’est seulement ma modeste opinion sur votre personne et sur l’avenir que, je suppose, vous ambitionnez pour vos proches les plus chers.

Une mauvaise personne, voilà ce que vous êtes, une mauvaise personne. Inspiré par des intérêts et des ambitions personnelles, vous avez causé du tort, maltraité et même tué beaucoup de gens. Je le sais et vous le savez aussi. Mais, croyez-moi, c’est fini.

Jamais jusqu'à présent vous n’avez dû faire face à quelqu'un qui manie des forces égales et supérieures aux vôtres; soient-elles de ce monde ou d'autres. Des forces et des pouvoirs que maintenant je convoque et qui me répondent pour renverser l'histoire et que tout le mal que vous avez fait à d'autres se retourne contre vous et toute votre famille.

Vos cérémonies maçonniques ne vous serviront à rien, ni le fait que vous croyez être un initié. Un saint injustement décapité, un pauvre indien torturé, un "gaucho" déserteur et un "guapo de conventillo", viendront vous chercher une de ces nuits et, si vous ne voulez pas les écouter, ils vous emporteront au lieu d'où vous n'auriez jamais dû sortir : en l’enfer même.

Parce que le ciel, tout comme moi, est un territoire que vous ne pourrez jamais connaître et encore moins conquérir, j'espère que vous comprendrez et que vous saurez écouter. Il est encore temps de réparer tant de douleur et d’échapper à votre propre destin. Ce serait bien de vous repentir de toutes vos erreurs et que votre âme trouve une paix, qu’elle n’a pas maintenant, j’en suis certaine, et qu’elle n’aura jamais si vous continuez ce chemin. Dans le cas contraire, pour les péchés déjà commis, vous serez condamné pour toute l'éternité.

Sans plus, je vous salue.

Victorine Fablet

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Bien. Si vous voulez connaître l'histoire complète, vous pouvez m’envoyer un mail et avec plaisir je vous l’envoi gratuitement. Je vous retrouve la semaine prochaine.

Arturo Philip, mars 2011




Chers lecteurs, nous interrompons le texte de Victorine qui continuera rapidement pour nous solidariser avec le peuple japonais et réfléchir sur la catastrophe qu'accable ce pays ".





LE JOUR DE LA GRAND-MERE

Dimanche denier a eu lieu en France le jour de la grand-mère. En hommage à ma grand-mère et à toutes les grand-mères de mes chers lecteurs, je partagerai avec vous un chapitre de mon livre Victorine Fablet. Nous ferons ainsi un peu de mémoire, en laissant un instant le présent compliqué. Je demande donc à mes collègues de prendre un peu de repos. Je prie de m’excuser si vous l’avez déjà lu… mais une relecture peut être intéressante. Le chapitre choisi s’appelle «L'obsession du Général» et nous transcrirons à partir de la page 62 jusqu'à la fin du chapitre dans deux blog successifs. Allons-ci :

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Si j’ai bonne souvenance, le Général Roca gouverna le pays entre 1898 et 1904. D‘après ceux qui écrivent l'histoire, ce fut une période de grande croissance et d’expansion pour la République… Le secteur agricole connut une production élevée. Les exportations dépassaient largement les importations… Un million d'immigrants arrivèrent du monde entier, particulièrement des italiens pour "se faire l'Amérique" comme on disait… etc, etc..... Les journaux étaient tous d’accord pour dire que l'Argentine était au niveau des nations les plus prospères de toute la planète, grâce au président et à sa politique économique qui avait modernisé le pays…Bref, le Général Roca avait réussi à diriger la patrie vers son destin de grandeur…

Mais ce que je vécus à La Plata et la réalité que je pus observer depuis ma modeste position, ce fut très différent… Buenos Aires grandit, de cela il n'y a pas de doute… comme il n'y a pas non plus de doute que les riches devinrent plus riches…L’Argentine ressemblait de plus en plus à un pays européen, cela nous ne pouvons pas non plus le nier… Et en ces temps-là, s’établirent dans le pays les bases pour faire de l'argent facile et rapide, aux dépens de "tout vendre", cela aussi est certain… Jusqu'à perdre même ce qui nous faisait différents en tant que peuple, en tant que culture… notre propre richesse livrée au rêve illusoire du progrès… Si de tout cela nous pouvons nous sentir fiers…alors, le Général fut un héros !

Personne ne raconte ce qui se passa pour la majorité de ces immigrants, qui arrivèrent sur cette terre pour se remplir rapidement les poches, comme des siècles auparavant, le firent les Espagnols, en pillant et en détruisant tout ce qu'ils trouvaient sous leurs pas. Personne ne raconte comment la pauvreté et la marginalisation s’accrurent dans tout le pays… Comment nous vîmes s’installer les premiers bidonvilles autour de Buenos Aires, peuplés de ceux qui avaient été séduits par les fausses promesses des dirigeants… Comment nous avons cessé de nous regarder nous-mêmes, de l’intérieur, pour être dépendants et à la merci de ce qui venait du dehors. Et les années qui suivirent cette époque de splendeur ? Où sont allées toutes ces richesses ? Dans quelles mains ? Il est certain que le Général fonda un nouveau pays. Il le fonda et l’effondra en servant les intérêts de quelques-uns qui le firent chaque fois plus dépendant des pays européens, en particulier de l'Angleterre, qui profita le plus de ce commerce irresponsable et pervers.

Enfin… Excusez ma véhémence, mais quand je parle de ces sujets… Quelque chose s’agite en moi que je ne puis pas contenir… une rage, une impuissance… et les mots jaillissent tout seuls…

Ce qui est certain, c’est que la ville de La Plata avait un projet et des idéaux qui furent entravés de façon permanente par le gouvernement national. C'était la capitale de la province la plus riche du pays ; pourtant, durant les années que dura la présidence du Général, de presque 100.000 habitants la population se réduisit à moins de 20.000… La majorité abandonna tout ce qu’elle avait construit pour s'en aller à Buenos Aires ou simplement s'enfuir d'une ville qui attirait toute la haine et la moquerie des autorités et de la presse nationale. Toutes les constructions officielles, la Cathédrale, le Musée, la Législature, s’arrêtèrent. Le port, d'eaux plus profondes que celui de Buenos Aires, mieux placé étant plus près de la mer et par où devaient sortir toutes les exportations de la province, jamais il ne fut terminé. Un à un, tous les projets qui pouvaient profiter à notre ville… furent annihilés.

Les journaux publièrent durant ces années, des notes de voyageurs visitant la ville, comme celles-ci :

"La Plata, avec ses monuments publics construits pour une population d'un million d'habitants, est une ville fantôme, sans vie et sans futur…" (Paul Bernot, Paris).

"La Plata a été une erreur de ses fondateurs. Elle n'a pas de commerce ni de vie propre." (Vicente Blasco Ibáñez, Madrid).

"Rues étendues, immenses avenues, places dont chacune est agrémentée d’un monument ou d’un palais… Tout est confortable, éclairé et grandiose et on y trouve tout sauf la vie. Ville qui à peine née, est morte… C’est une espèce de Versailles avec cette différence: Versailles est une ville qui n'a plus d'âme, tandis que La Plata n’en a pas actuellement, et n’en aura jamais. » (François Crastre, Paris)

Pareille campagne orchestrée depuis Buenos Aires a eu un effet dévastateur sur la ville et sur ceux qui y vivaient. Et le pauvre docteur Dardo Rocha ! Toutes les colères le désignaient… Toute la rage produite par l’énorme désenchantement le rendait seul responsable... Des groupes de voisins allaient jusqu’à sa maison pour l'insulter et cassaient tous les carreaux de ses fenêtres en jetant des pierres. Évidemment, nous, qui lui voulions du bien, nous craignions pour sa vie, pour "doña" Paula, pour sa fille.

Un après-midi, nous décidâmes avec Mario Alberto d'aller rendre visite à notre cher ami et bienfaiteur, et de lui offrir, à lui et à toute sa famille, notre appui et notre compréhension. Sa maison se situait sur un des côtés de la place centrale de la ville, la place Moreno. Elle était très simple, les fenêtres et les portes étaient fermées…Nous restâmes quelques moments sur le seuil, en l’appelant… Dès qu'il nous vit, il nous invita à entrer et nous nous dirigeâmes vers la cour du fond, où se trouvait le bel "aljibe" (1) qui toujours avait attiré mon attention… Nous nous assîmes; son épouse s’approcha aussitôt avec la "pava" (2) habituelle et le "mate" (3), et la conversation suivante s’engagea:

- « Cher docteur, nous venons vous exprimer notre solidarité… à vous et à votre famille… Quoi que vous ayez besoin, sachez que vous pouvez disposer de nous… » lui disait Mario Alberto.

- « Merci… Merci, mes chers amis, mais je ne sais pas quoi dire…Je crains que cette violence envers ma personne continue à croître… Peut-être, faudra-t-il que nous quittions la ville… Et vous ? Comment cela se passe-t-il pour vous ? Est-ce que tout ceci vous affecte beaucoup ? »

-« Pas beaucoup, il a fallu s’adapter un peu, mais le commerce, grâce à Dieu, continue à fonctionner et pour le moment je crois que nous pouvons survivre à ce malheur… »
- répondit Mario Alberto.

Le docteur Dardo Rocha avait soixante-dix ans à cette époque-là. Il conservait son élégance particulière, d'une sobriété et d’une bonté admirable… Dans ses paroles, le calme prédominait toujours… Mais on le voyait préoccupé, attristé, presque affligé. Le voir ainsi me remplit de tendresse, et cherchant à le soulager, je crus arrivé le moment de lui raconter mes expériences avec le Général Roca; d'une certaine manière, je pensais que j'étais un peu responsable de ce qui se passait…

Je parlai pendant plusieurs minutes. Je lui racontai avec un luxe de détails tout ce que j’avais vécu avec un tel personnage aussi néfaste…Depuis le moment où je l'avais connu chez lui et mon intervention osée qui interrompit son discours… jusqu'aux promenades dans sa voiture quand nous vivions au conventillo… Ses tentatives obsessionnelles pour me conquérir… et évidemment le décès du "guapo" Pereyra … Je ne voulus rien taire, je voulus tout raconter… Un silence intense suivit mes mots, après lequel le docteur me dit :

- « Ma chère Victorine, vous pensez peut-être que l'obsession du Général pour vous, est la cause de cette tragédie qui s’est abattue sur notre ville… Mais savez-vous que les obsessions du Général pour certaines femmes, y compris les épouses de ses amis les plus proches, ont toujours été présentes ? Et d'autre part, la seule obsession du Général Roca, c’est son ambition de pouvoir… C’est celle-là sa véritable obsession… Je sais ce que je vous dis… En outre, pour répondre à votre récit courageux, je vais vous raconter quelque chose de l'histoire secrète de cette ville et de mon ancienne amitié avec le Général… » Il fit une pause comme pour prendre des forces et il continua :

Bien, nous arrivons jusqu'ici cette semaine, nous verrons la suite dans sept jours. J’embrasse toutes les grands-mères.

Arturo Philip, mars 2011





MON AMIE LA PRESIDENTE

Dans ces jours j'ai reçu plusieurs mails intéressants, entre eux j'ai choisi pour partager avec vous quelques paragraphes envoyés par un collègue, en disposant évidemment de son approbation.

«Estimé Arturo, tu es au courant de mon travail comme conseiller présidentiel et de mon amitié avec Cristina, à qui nous avons eu le plaisir énorme de connaître dans ces fêtes juvéniles dans la ville de La Plata, te rappelles-tu ? J'ai lu attentivement les articles publiés dans ton blog et je voudrais faire une contribution qui peut s'avérer intéressant pour tes lecteurs.

L'Argentine est un pays qui, dû à son histoire et développement, a une base ambiguë, contradictoire et je dirais ambivalente à tel point que nous pouvons le considérer comme un pays bipolaire. Qu'est-ce que je prétends dire ? Bipolaire, comme tu sauras, cela signifie que son humeur oscille entre la dépression et l'euphorie, bien que cette dernière soit une façon d'échapper à la terrible mélancolie qui nous afflige.

A la "nostalgie du temps passé" toujours en vigueur, signe typique de la tristesse inconsciente qui souffrent tant de gens de ces terres. Il faut ajouter des conduites sociales qui essayent, parfois désespérément, d'échapper de cette sensation de base. La politique, l'insécurité régnante (produit de l'augmentation de l'agression comme expression du malaise individuel et social) et le football, entre beaucoup d'autres aspects de notre vie de citoyen. Ce sont des exemples clairs de ces tentatives vaines pour s'enfuir du mécontentement profond que nous ne voulons pas éprouver.

En Argentine la politique a toujours été - et continue à l'être aujourd'hui - bipolaire. Mais non seulement pour s'agir de partis opposés, par exemple peronistas (1) vs. anti-peronistas, conservateurs vs. socialistes, partis de droite vs. partis de gauche comme dans tant d'autres pays, mais parce que la bipolarité se trouve aussi dans chaque parti de manière flagrante et, sans doute, destructive. Il y a un peronismo de droite et un peronismo de gauche, depuis la première heure (comme aiment dire les «compagnons» (2)) une chose était le Général Perón avec sa formation militaire fasciste et une autre très différente a été Evita d'origine humble et réellement engagée avec son peuple. Il y a eu un radicalismo (3) représenté par Leandro Alem et un autre d'Yrigoyen, mis à jour par De la Rua et Alfonsín, respectivement. Pino Solanas, Lilita Carrió et tant de d'autres… tous eux jouent à deux bouts, à voir si avec un peu de chance ils réussissent.

De manière égale que Perón et Evita qui ont pu unir ces polarités, Néstor et Cristina l'ont réussi jusqu'au 2007. Et maintenant il y a déjà un peronismo de Cristina et un autre Fédéral (?) de… Duhalde ? De Narvaez ? Macri ? (quel horreur !).

Mais rien doit nous surprendre parce que la même chose se passe dans tous les aspects de la vie des argentins. Le football est un exemple clair. Dans un très haut pourcentage, les hommes et dernièrement les femmes aussi, souffrent, se réjouissent jusqu'à l'euphorie, plongent dans la tristesse la plus profonde ou restent suspendus dans un limbe jusqu'à la prochaine semaine, quand son équipe gagnera, perdra ou égalisera. Un match de football modifie chaque semaine (tous les mois, toute l'année) l'état d'esprit d'une grande partie des argentins. Et si n'est pas le football d'autres expressions sportives le font à sa place.

...........................

Excusez-nous ceux qui ne sont pas argentins et lisent ces lignes mais nous sommes ainsi, dans ce que nous manifestons nous nous croyons le centre du monde, bien que très à l'intérieur de nous, nous sentions tout le contraire… Ce qui est certain est que nous pouvons être un bon phénomène de laboratoire (individuel et social) pour analyser et en tirer quelques conclusions utiles.

Comprenez que c'est difficile de vivre dans ce pays et plus encore quand on prétend apporter des idées nouvelles en apercevant un futur meilleur. Et je dis un futur meilleur parce que une autre caractéristique de notre maladie comme société est la répétition et par conséquent c'est facile de faire futurologie argentine si ne se produisent des vrais changements dans notre manière de penser, d'être et de coexister dans ce béni pays… Si nous ne répétons pas, si n'essayons pas d'échapper à la tristesse intérieure (par le génocide aborigène initial ou la nostalgie du pays des immigrants), peut-être, peut-être, on pourra engendrer quelque chose de nouveau, être créatifs et guérir notre maladie nationale… Dans tout ceci travaille notre amie commune, Cristina Fernandez, en faisant face à toute la résistance de presque la moitié d'un pays qui ne se permet un authentique changement de mentalité …»


Bon, mes chers lecteurs, voilà la pensée d'un conseiller présidentiel et ami personnel de l'actuelle présidente des argentins. Je suppose qu'il peut nous faire réfléchir un peu ... Jusqu'à la prochaine semaine.

Arturo Philip, mars 2011


(1) Peronismo: parti politique fondé par le général Juan Domingo Peron vers 1947
(2) Compagnon: mot utilisé pour les intégrants du parti peronista pour s'identifier entre eux
(3) Radicalismo: parti politique fondé au début du XXème siècle




ÉTAT CONFUSIONNEL ET INFORMATION TOXIQUE

Il y a quelques jours, lors d'une réunion de collègues à Paris, l'un d'entre eux (lecteur assidu du blog) m'a fait les commentaires suivants et qu'il m'a autorisé à partager avec vous :

«Il est certain que la confusion qui règne aujourd'hui est dû peut-être à une intentionnalité commerciale ou à des intérêts néfastes pour que le peuple soit maintenu soumis aux avis du pouvoir. Même si cela résonne comme une «théorie conspirative», cette possibilité est présente, mais, cela a été peut-être toujours ainsi dans l'histoire de l'humanité. Ce qui est nouveau en tout cas est la quantité exorbitante d'information à laquelle le citoyen moyen a accès ; information qui ne répond pas toujours à une éthique de valeurs médiatiques acceptables. C'est pour cette raison que nous devons prendre les précautions nécessaires afin de nous débrouiller entre références inexactes, propagandistes ou contradictoires.

Pour commencer nous devrons baisser le niveau d'«omnipotence» en croyant que nous pouvons trouver des solutions à tout problème en consultant une source (comme Internet, par ex.) en oubliant l'orientation nécessaire du professionnel idoine. Cette croyance est une illusion dangereuse.
Un autre aspect à tenir en compte est de savoir «décoder» l'information obtenue. Ce pourquoi il est indispensable de connaître le profil, la tendance de la source consultée. Chose compliqué quand il s'agit des médias qui essayent de se montrer comme «neutres».
Finalement, il est nécessaire de prendre conscience que dans le monde actuel n'existent pas des vérités absolues avec une application généralisée, ni d'avis objectifs dépourvus d'intérêts sous-jacents. Il y a toujours -et il y en aura toujours- des motivations dans ce qu'on diffuse par les médias, soient-ils conscients ou non.
Si une personne est perdue au milieu du désert, la première chose qui fera pour maîtriser la situation sera de trouver des repères pour s'orienter dans l'espace et marcher vers la direction adéquate. Si ces repères sont équivoques, contradictoires, cette personne entrera dans un état confusionnel et continuera donc perdue. Rappelons nous qu'un état confusionnel, dans la plupart des cas, répond à des facteurs externes qui peuvent être considérés comme toxiques. En psychiatrie ces causals sont l'alcool, les drogues psycho actives, les intoxications en général, etc. La fausse information qui est pourtant considérée comme véritable, agit de la même façon et pour cela on peut la qualifier comme information toxique.

Je crois qu'il est important de souligner ces circonstances afin de prévoir l'état confusionnel tellement commun dans notre vie quotidienne et trouver le chemin authentique dans nos vies…»


Sans doute que les commentaires effectués par mon collègue doivent nous faire réfléchir. Parfois il peut s'avérer tentant de trouver des réponses à diverses questions dans la télévision, dans la radio ou sur Internet. Des régimes alimentaires, traitements des maladies, conseils sur la santé, etc., sont des consultations habituelles dans ces médias dans le domaine de la médecine, mais aussi nous nous formons une opinion (vitale, politique, personnel ou comme citoyens) avec les nouvelles que nous lisons dans les journaux ou que nous écoutons à la télé ou à la radio… Combien de tout ce qui arrive à nous par le biais des médias est une information toxique ?

En fin, ce sont des questions intéressantes pour réfléchir et pour prendre quelques précautions.

A la semaine prochaine.

Arturo Philip, février 2011



LE MASQUE

Dans ces jours j'ai reçu un nouveau mail de «Trickster»; il est à Buenos Aires et il me dit : "Je vais très bien, cette ville est beaucoup plus folle que moi. Là je passe totalement inaperçu ha, ha. En autre, il y a un tas de femmes et elles sont toutes belles. Ma copine est allé travailler à la côte pour l'été et m'a laissé célibataire, je fais des catastrophes ici, ha, ha !!" Je lui ai demandé à propos de l’homme qui allait voyager en Argentine avec lui. Celui qui s’était engagé dans le projet qu'il avait imaginé la dernière fois que nous nous retrouvâmes à Paris, le documentaire sur les élections présidentielles ou quelque chose comme ça. Alors il me répondit : "Ah, çà ! eh bien ! rien du tout. Je l'ai perdu dès que nous arrivâmes à Buenos Aires. En outre ce projet n'existe plus, en réalité il n'a jamais existé, il est resté seulement quelques jours dans ma tête, ha, ha, ha. Et maintenant j'ai d'autres choses importantes à penser. Mes salutations !!"

En fin, il va ainsi ce personnage singulier, en attrapant des ingénus dans sa toile d'araignée de projets irréalisables. Mais laissons le Trickster pour l'instant et continuons avec nos «élucubrations philosophiques"; passons donc du personnage à la personne (per sonare) et son masque.

Il y a d'infinis de masques, comme on le sait peut-être, il y a un masque pour chaque être humain. Cependant certains masques se répètent jusqu'à conformer un vrai archétype. Par exemple le masque des «triomphateurs», toujours heureux, en essayant de montrer qu'il n'y a pas de problèmes dans sa vie et que le succès est son fidèle accompagnant. Dans l'autre bout, on trouve les masques du découragement, de la rage et de la plainte. Il y a aussi le masque de l'indifférence ou le masque de ceux qui marquent une distance envers les autres, généralement utilisées par les arrogants; il existe aussi le masque des politiciens qui simulent être compromis avec les causes populaires, le masque des personnes strictes, etc. Mais aujourd'hui on trouve avec beaucoup de véhémence les masques qui grâce à la chirurgie esthétique exagèrent les traits (yeux, lèvres, pommettes, menton) pour adopter un visage de caricature qui semblerait être bien accueilli sur le marché médiatique et pseudo artistique. Ils se sont transformés en une mode et cela indique un manque de créativité et formation professionnelle, dont les porteurs sont obligés de recourir à ces figures décadentes pour obtenir et prolonger leurs éphémères moments de célébrité.

Malgré tout, le masque a un attrait indéniable qui nous invite à nous demander : Qu'est-ce qu'il y a derrière ? C’est un leurre qui nous trompe en connaissance de cause, qui nous attrape dans la recherche de ce qui se cache derrière ou dans la tentative de déchiffrer l'individu qui y habite. Tâche difficile pour le porteur du masque car il doit le soutenir le plus du temps possible en perdant par conséquent son identité originale (s'il l'a eue quelque fois) et aussi pour celui qui essaye de découvrir l'être humain qui se cache derrière. Ce processus peut durer parfois toute une vie, par exemple dans le cas du couple, parfois quelques instants, parce que ce n’est pas si difficile de déchiffrer l'individu caché si nous sommes capables d'observer attentivement leurs actes et d'écouter leurs bien étudiés discours.

Le masque peut s'avérer utile dans certains cas, par exemple, face aux situations d'exposition publique importante, mais au sein des sentiments, le masque révèle insécurité, distance émotionnelle, manque de compromis et tentative de tromper ou de confondre. Il y a en outre des masques que loin de maintenir une rigidité presque statique, ils peuvent se modifier selon les nécessités du moment ce qui complique encore plus notre tentative de retrouver la personne qui habite derrière eux.
Ainsi sont les choses aujourd'hui, entre personnes et personnages, entre façades trompeuses, des masques et des maillots, il se rend difficile de trouver authentiques repères sur le chemin que nous transitons avec beaucoup de difficulté vers nos objectifs. Il est indéniable que la confusion règne dans la plupart de l'humanité, une confusion qui n'est pas accidentelle et qui, sans doute, est fonctionnelle à ceux qui en tirent profit. Mais ceci sera le sujet d'autres réflexions…

A la semaine prochaine.

Arturo Philip, février 2011



L'IDENTITE, LA PERSONNE ET LE MAILLOT

Pendant mes 40 années de tâche psychiatrique, j'ai constaté l'importance du sujet de l'identité humaine, dans la santé comme dans la maladie. D'après la philosophie grecque, l’identité est ce qui fait à un objet ou à un sujet égal à lui-même, aussi simple et complexe que cela. Pour ne pas rentrer dans des digressions qui dépassent ma connaissance limitée sur le sujet, je ne vais pas m'interroger sur ce que c'est l'identité mais sur où elle est, l'identité ? Ainsi, je simplifie un peu la question. L'identité est en nous. En tant que objets ou sujets, chaque un est identique à lui-même. Nous sommes uniques. Cependant ceci ne suffit pas pour la plupart des êtres humains qui habitent cette bénie planète : nous avons besoin aussi d'être une personne et d'appartenir à…(quelque chose).

Le terme personne dérive du Grec (per sonare) et il désignait le masque qui on utilisait dans le théâtre. En dissimulant le visage, l'acteur parlait par le biais de ce masque. Par conséquent c'était une façade théâtrale, sociale, qu’avec différentes caractéristiques (joie, tristesse, indifférence, ou de dieux et semi dieux) fait rentrer l'acteur dans son rôle. De là provient le sens original de ce mot singulier. Nous sommes une personne quand nous sommes plongés dans un contexte social et théâtral. Elle ne représente pas nécessairement ce qu'il y a derrière le masque, elle sert plutôt à le dissimuler. C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner quand nous découvrons qu'un individu n'était pas ce qui montrait être, surtout dans les jours qui courent.

Appartenir signifie, comme on le sait, faire partie de quelque chose mais plus spécifiquement cela veut dire «être propriété d'un autre». Nous pouvons sentir que nous appartenons à un certain groupe social, à une institution, à un pays, que ces domaines sont à nous mais aussi que nous sommes à eux. Appartenir implique un lien d'aller et retour; c’est un lien avec ce qui est en dehors de nous. Quand l'identité se relativise dans le milieu social, nous avons besoin d'appartenir à…sinon nous nous sentirons isolés ou nous sentirons que nous n'existons pour personne. Ceci inclut évidemment le couple, la famille, le quartier, la ville, etc.

Quand l'identité se dilue ou est confuse, c’est primordial d'appartenir à… et pour le démontrer nous « nous mettons un maillot ». Et pour cela, les argentins nous sommes des vrais experts. Le maillot est l'exemple d'appartenir à outrance, le fanatisme dans beaucoup de cas. On voit cette attitude spécialement dans le football, mais elle est très présente aussi dans la politique, dans nos idées et dans la manière dont nous faisons face aux défis de la vie.

Le maillot peut s'avérer utile et même sympathique dans quelques aspects, mais quand il passe par-dessus la réflexion, l'autocritique ou la compréhension «de l'autre», cela indique une rigidité mentale qui ne nous aidera pas à vivre mieux et même il pourrait causer la souffrance à ceux qui nous entourent et par conséquent à nous-mêmes.

Ce qui est positif de « porter un maillot » est que nous pouvons l'enlever quand il n'est pas nécessaire, quand nous sommes dans un milieu différent ou dans un autre rôle, mais ... nous ne le faisons pas toujours. Et si à un certain moment, nous arrivions à penser de le changer, cela serait condamné par tous ceux qui nous connaissaient portant ce maillot, nous serions donc considérés «traîtres» pour ceux qui portent le maillot précédent tandis que ceux du nouvel maillot nous regarderaient avec méfiance.

Certains supposent que « porter un maillot » est un sujet généralisé, mais il n'est pas ainsi, en Argentine cette attitude a un impact spécial ; je crois qu'il est dû à l'identité labile et confuse que nous possédons, favorisée par des intérêts étrangers à nous. L’Identité que nous devons et nous pouvons affirmer en lisant correctement notre passé et en travaillant dans le présent avec une vision de l'avenir conforme à nos véritables intérêts.

En fin, on verra comment ça se passe dans les années qui viennent.
A la semaine prochaine.

Arturo Philip, janvier 2011




OPTIMISME ET PESSIMISME

De nos jours on écoute souvent dans les «couloirs» des sciences humaines la caractérisation «optimiste» ou «pessimiste» aux arguments donnés par les médecins, les sociologues, les anthropologues et les autres professionnels du domaine. Quand quelqu'un ébauche une solution ou un traitement à un certain problème il peut recevoir d'après ses collègues une expression du genre «tu es un optimiste». La même chose se produit dans la situation opposée, si nous faisons une observation sur la complexité d'un problème on peut recevoir une réponse comme «tu es un pessimiste».
Pour commencer l'analyse de cette dialectique peut s'avérer nécessaire. Il faut donc étudier attentivement ces deux concepts.

Optimisme (du latin «optimun» : le meilleur). Le mot fait référence à un jugement où prédomine la vision des aspects les plus positifs. Ex : «ce problème a une solution et en plus il laissera de bons enseignements». Aussi l'optimisme est une doctrine philosophique qui se base sur l'idée que l'univers est parfait. Voltaire développe ces concepts de manière très intéressante.
Aussi la psychologie (et par conséquent la médecine et la psychiatrie) utilisent le mot "optimiste" pour définir un individu qui espère toujours le meilleur du futur, tant du sien comme celui des autres. Il s'agirait d'une personnalité heureuse, d'un constant bon esprit qui travaille à la recherche d'un monde toujours meilleur.

Pessimisme (du latin «pessimun» : le pire). Évidemment ce mot représente tout le contraire du précédent et par conséquent il fait référence à un jugement où prédomine la vision des aspects négatifs. Ex : «ce problème n'a pas de solution et en plus, il ne sert à rien de l'analyser». Pour l'instant personne ne s'inscrit dans une philosophie pessimiste, bien qu’ils existent des arguments en ce sens. Peut-être les théories du «Chaos» sont, en partie, ses équivalents scientifiques.
Dans la psychologie on considère la personne pessimiste comme dépressive, qui regarde le futur sans l'espoir que les choses améliorent et d'une humeur plutôt triste. Ce qui est caractéristique dans ce «tempérament ou personnalité» est la tendance à l'inaction, ce qui complique encore les choses et d'une certaine manière augmente le pessimisme.

Mais la vérité est que cette polarité de termes est une fausse dialectique. Il est difficile d'imaginer une personne qui puisse adopter une position optimiste de façon permanente face aux problèmes et situations qui se présentent. Pareil pour le pessimiste qui, malgré lui-même, souvent devra faire face à des situations avec la bonne disposition d'esprit pour que les choses se déroulent bien. Autrement dit, nous pouvons être optimistes dans certaines circonstances et pessimistes dans d'autres.

Ce qui est certain est que parfois une position pessimiste est une excuse pour ne pas entreprendre une tâche exigeante ou pour la déléguer aux autres ; disons, un pessimisme qui cache la commodité, l'égoïsme, ou simplement la crainte à faire face aux défis de la vie.
Les médecins, et les psychiatres très spécialement, nous ne pouvons pas être pessimistes permanents, cela signifierait que nous ne voyons pas dans l'être humain (dans son acception plus vaste) d'aspects positifs dominants. Mais il est vrai que certains (même plusieurs) pensent que l'être humain «n'a pas de remède», que ce n’est pas la peine de faire des recherches et qu'il n'y a pas d'espoir. Ce sont ces professionnels de la santé et acteurs de la vie sociale (politiciens, par ex.) qui considèrent à un individu incapable de se dépasser et par conséquent, la seule proposition valable consiste à les faire dépendants d'agents externes comme les drogues dans le premier cas ou les politiques qui produisent la passivité et inaction dans le second exemple. Souvent, cette position, ce discours, peut être utile pour les autres mais pas pour eux-mêmes, ce qui démontre une claire perversion qui prétend seulement calmer leurs consciences.

En fin, comme je recommande souvent à ceux qui me consultent, « évitons les fondamentalismes et les positions rigides, adoptons une attitude qui n'empêche pas l'action, de permette le mouvement (mouvement=action) tant dans ce qui est individuel comme dans ce qui est collectif (familial, social, etc.) ». Une position d'un certain éclectisme face à la vie est un bon outil pour avancer vers un futur passible d'améliorer dans certains de ses aspects.

Nous pensons éventuellement ainsi et éventuellement nous pouvons penser d'une autre manière.

Merci et à la semaine prochaine.

Arturo Philip, janvier 2011


ILLUSIONS ET FRUSTRATIONS II

   « Estimé docteur Philip, votre commentaire sur les illusions de l'enfance ou la jeunesse et la possibilité d'éviter la frustration, s'avère très intéressant. Mais comment y arriver ? Vous dites qu'en mettant à jour ces illusions-là et en effectuant un processus créatif, je vous demande donc si vous pourriez être plus spécifique sur cette proposition… »
Bonjour mes chers lecteurs du blog. J'ai voulu commencer pour transcrire un e-mail qui gentiment on m'a envoyé. Pour le répondre nous analyserons certains des concepts brandis dans la question.
1) Illusion. Contrairement à l'hallucination qui est la perception sans objet, l'illusion est, en psychiatrie, la perception déformée d'un objet. Mais dans l'acception habituelle nous pouvons coïncider que, quand nous parlons d'illusions infantiles ou juvéniles, nous nous référons à un objet imaginaire à obtenir (réalisations, objectifs), déformé en tout cas pour le temps qui exigera de l'obtenir ; exemple. : l'illusion d'un adolescent en ce qui concerne sa future fiancée. Pour un tel motif, dans la vaste acception du mot, l'illusion est un désir encore non satisfait et qui nous prédispose à nous diriger envers lui pour le consommer dès qu'il est possible. Évidemment que le temps et les circonstances pourront trop modifier l'idée (désir) originale bien que pas trop, parce que d'être ainsi nous ne trouverons pas la satisfaction attendue ; de cette manière la « fidélité » au désir initial est décisive pour obtenir la satisfaction.
2) Frustration. Ce mot essaye de décrire la sensation que nous éprouvons quand un espoir ne  s'accomplit pas, quand nous perdons un espoir, quand un désir n'arrive pas être satisfait (apparaît ici à nouveau le concept « satisfaction »). Exemple : nous avons faim et imaginons une assiette de repas abondant, nous trouvons toutefois seulement dans le réfrigérateur un peu de glace.
3) Satisfaction. C'est le plaisir que nous sentons quand on accomplit un désir. Même exemple précédent : nous avons faim nous allons au réfrigérateur et effectivement nous  trouvons une bonne assiette qui calmera notre appétit.
4) Désir et satisfaction. Le désir entraîne une certaine tension (par l'accroissement de l'énergie intérieure qui surgit d'une nécessité, comme nous avons vu dans les exemples précédents) qui nous propulse à l'action pour le satisfaire ou qu'à un certain moment nous y arriverons, et de cette manière, faire disparaître cette tension récupérant  l'état de sérénité préalable à l'apparition du désir. Le plaisir est la décharge de la tension produite par la consommation du désir. Par conséquent, plaisir et satisfaction signifient de ce point de vue, la même chose. Sur le plan de la sexualité, l'orgasme serait l'exemple.
5) Processus créatif. Beaucoup de penseurs coïncident en affirmer que le premier acte créatif de l'être humain arrive au moment où on coupe le cordon ombilicale qui l'unit avec la placenta interrompant  ainsi le flux de sang oxygéné  de la mère. A ce moment, quand sa vie est en danger, le nouveau né devra effectuer un acte original (il ne l'avait jamais fait auparavant), personnel (personne ne peut le faire à sa place) et de cette manière il vainc la mort. Cet acte créatif est la respiration et dès qu'il respire ou pleure, en mettant en fonction ses poumons, la tension se calme, tant en lui comme dans son entourage.
Ces cinq définitions prétendent clarifier (d'une manière simple et évidemment réduite) les concepts de base que j'ai utilisés dans le commentaire de la dernière semaine. Voyons maintenant la séquence temporaire où se  produisent généralement ces concepts.
Dans l'enfance ou dans la jeunesse nous avons des désirs (illusions) que nous savons qu'ils peuvent être satisfaits au fil d'un certain temps. Une profession, un office, constituer une famille, obtenir des biens matériels, etc., sont quelques exemples. Souvent l'idée originale doit être modifiée mais, comme nous l'avons déjà dit, elle ne devra pas être trop différente de celle-là pour pouvoir nous sentir satisfaits quand enfin nous la concrétiserons. Pourtant, ces illusions initiales sur notre avenir, répondent souvent aux expectatives du milieu qui nous entoure. Parents, enseignants, amis et d'autres, influencent depuis un âge précoce en la confection de nos illusions et cette influence ne répond pas toujours au propre désir ou à la réalité dans laquelle nous vivons. D'autre part, dix, vingt ou trente années peuvent modifier tant le contexte social dans lequel nous vivons qu'il est presque impossible de s'anticiper trop dans ce délicat processus d'objectifs à accomplir. Si nous acceptons en outre qu'en ces derniers temps (deux ou trois décennies) il a eu des changements accélérés et profonds dans le contexte de références et de valeurs sociales, il est logique d'imaginer la difficulté pour accomplir les illusions dans lesquelles on a été élevés, ce qui bien peut expliquer le mécontentement régnant dans tant de gens. Ceci est le résultat, par exemple, d'être élevés pour un monde qui n'existe plus, comme nous le sentons fréquemment.
C'est alors quand la « créativité » occupera le centre de la scène. L'obtention des désirs authentiquement personnels (en les différenciant de ceux qui sont des autres) mis à jour et adaptés aux nouveaux temps, constitue une tâche originale (il ne s'agit pas de répéter, par conséquent il n'y a pas de techniques ni de formules), personnel (seulement nous pouvons le faire), qui entraîne plaisir (dû à la décharge de la tension) et qui prolonge la vie en triomphant sur la mort (dépression, paralysie, etc.).
On peut nous aider à améliorer notre attitude face aux difficultés ou à confier davantage en nous-mêmes, mais face à l'acte créatif authentique nous sommes seuls. Evidemment on peut trouver aussi  de la créativité dans les groupes, bien que dans ces cas le résultat dépendra de la créativité de  chacun de ses membres.
Bien, c'est tout pour l'instant, merci pour vos commentaires qui permettent de partager ces réflexions. A la semaine prochaine.

Arturo Philip, janvier 2011


ILLUSIONS ET FRUSTRATIONS

Chers lecteurs, nous sommes de retour. Après les fêtes de Noël et fin d'année, nous reprenons le contact habituel. J'espère que les fêtes se sont bien passé pour vous et que vous commenciez le 2011 avec la confiance nécessaire pour concrétiser vos meilleurs rêves.
J'en ai reçus beaucoup d’e-mails et des suggestions. Je vous remercie sincèrement pour votre reconnaissance et j'espère être à la hauteur des vos expectatives.
Aujourd'hui, je voudrais m'exprimer sur un aspect qui se répète dans vos messages: ce qui est illusoire et ce qui est frustrant.
On m'écrit dans l'un de ces e-mails : « Quelle chance que tu as Arturo; t'as pu vivre tant de jolies expériences, t'as pu réaliser tes illusions de l'enfance comme vivre en France, travailler dans ce que tu aimes, écrire avec succès, etc. On ne peut pas dire autant, pour certains de nous, la vie nous a procuré des frustrations et on ressent aujourd'hui qu'il est trop tard pour maintenir les illusions de notre jeunesse…» Peut-être bien que cette sensation se détache de mon écriture, d'avoir réalisé mes meilleurs rêves et concrétiser avec succès mes anciennes ambitions, mais il n'est pas tellement ainsi.
La vie m'a mené à prendre des décisions difficiles, qui ne se correspondaient pas exactement avec les rêves juvéniles. Voici quelques exemples de ce que je dis :
- En 1975 je concluais ma formation comme psychiatre dans l'hôpital Alejandro Korn de Melchor Romero et vues les circonstances, j'ai dû émigrer vers l'intérieur du pays. Cette décision a été fondée sur plusieurs aspects, comme la rupture du schéma hiérarchique dans la chaire de Psychiatrie lors de l'arrivée de Cámpora au gouvernement (tout a tourné à gauche), puis avec l'arrivé du général Perón (tout a tourné à droite) et finalement l'arrivée de la dictature militaire (tout a tourné vers la mort et la disparition de collègues et travailleurs de la santé mentale). Rien de cela était dans mes projets juvéniles puisque j'étais bien placé face à mes professeurs, des excellents professionnels comme Ciafardo, Rosas, Mir Villanueva, Lopez Ruff et d'autres, pour continuer ma carrière dans cet hôpital et dans la ville où j'étais né.
- Une fois installés dans le sud du pays nous voyagions régulièrement à la ville de La Plata. Ville où sont nés mes trois enfants avec l'assistance de l'équipe d'Obstétrique de l'Hôpital Italien dirigé par le Dr De Felicce et dont faisait partie mon ami Quitito del Bono. Pourtant, chaque fois que nous visitions la ville, la terrible situation qu'on vivait à ces moments ne me permettait même pas de rêver le retour. Alors, ma vie continua dans "la comarca" de Carmen de Patagones et Viedma.
- La Médecine et la Psychiatrie que j'ai appris, commença à devenir au fils des années ce qu'elle est maintenant. Les médicaments (grâce au « marketing » des laboratoires) s'est imposé à l'écoute attentive du patient, à la recherche du professionnel sur la possible pathologie de chaque personne qui vient à la consultation, à leur donner des réponses opérationnelles à leurs souffrances, comprendre et accompagner un processus de maladie en essayant de chercher toujours l'« utopie » du bien-être de la personne et de toute la société. Bernardo Mancino (Prof. titulaire de la Chaire de Clinique Médicale) disait: « Les mots doux sont souvent plus salutaires pour nos patients que les remèdes amers ». Rien de cela n’a pu continuer et ma façon de comprendre la médecine en général et la psychiatrie en particulier ont dû s'adapter aux temps actuels. Evidemment, sans perdre les préceptes formatifs, mais avec de grands changements que je n'avais jamais imaginés dans ma jeunesse professionnelle.
- L'invasion de modèles étrangers à l'identité de la ville et à l'identité professionnelle, dans laquelle nous aimions nous sentir intégrées, nous a obligé à travailler sur des aspects non prévus. La lésion permanente (définitive dans la plupart des cas) sur les liens que cette des-identification a produit,  altéra toutes les rapports: parents - enfants, professeurs - élèves, politiciens - citoyens,  amis, etc. ; en somme, entre chacun de nous et les autres. Les codes dans lesquels nous avons été élevés ne retournèrent jamais.
- Et les choses marchent comme ça aujourd'hui bien que nous ne nous rendions pas compte. La Psychiatrie devrait toutefois s'occuper de ce processus de maladie, la Psychiatrie Sociale plus spécifiquement, mais cela ne se fait pas; aujourd'hui la parole d'un professionnel spécialisé dans le domaine vaut autant que celle du commentateur de télé ou la « diva » du moment. La valeur de l'autorité idoine s'est cassée. Pour les psychiatres « de cette » époque cette perte est grave tandis que nous restons comme vrais « dinosaures » à l'égard des nouvelles générations.
- Une statistique nous montre comment la connaissance psychiatrique a évolué. Dans les congrès de notre spécialité des années 70 les travaux présentés sur le sujet des traitements pharmacologiques représentaient moins du 25% tandis que prédominaient ceux de tendances humanistes, les thérapies verbales, le psychodrame, la psychanalyse et autres traitements non agressifs. Aujourd'hui autour de 80% des travaux présentés dans ces congrès essayent de démontrer l'efficacité d'un certain médicament. La cause : ces congrès étaient financés avant par les collègues eux-mêmes et un peu par l'état; dans nos jours, ce sont les laboratoires et les entreprises pharmaceutiques qui financent ces événements. Ceci est clairement une sorte de frustration que certains collègues partagent avec moi.
- On a réussi à augmenter l'espoir de vie, il n'y a pas de doutes, mais nous sentons-nous mieux ? La qualité de vie des êtres humains en général et des patients en particulier a-t-elle améliorée?  Sommes-nous plus heureux aujourd'hui que 30 ou 40 ans auparavant ?
- "Psique" en Grec signifie  l'« âme » et par conséquent la Psychiatrie concerne l'étude et le traitement de l'âme, de l'esprit… ce n'est pas possible de traiter cela avec des pilules seulement. Nous ne pouvons pas classer nos patients selon une norme internationale (protocole) adoptée  par les organismes intéressés, pour prescrire ensuite des médicaments comme on nous indique sous la menace de être considérés non actualisés ou d'exercer « mauvaise praxis », avec les jugements pertinents pour utiliser des critères personnels prouvés par l'expérience elle-même.
- Et comme motifs d'un « exile » non désiré, nous pouvons ajouter l'insécurité régnante en Argentine, insécurité dans laquelle nous devons élever nos enfants et petits-enfants, la vulgarité imposée comme valeur à la mode, le manque de respect à nos majeurs, etc. La télévision en fonction du « rating » est une cause grave de bouleversement individuel et social. Je me souviens de Raquel Soiffer (psychanalyste et écrivain) qui anticipait dans les années 70 les résultats néfastes, que nous vérifions aujourd'hui, si la télévision n'assumait pas sa fonction éducative et formative de valeurs. Sera-t-il trop tard pour changer? Actuellement peu de personnes se posent la question.
Enfin, mes chers lecteurs, la liste pourrait être beaucoup plus étendue mais je ne veux pas vous épuiser davantage.
Ce qui est certain est que les illusions de l'enfance, de la jeunesse ou même de la vie adulte, ne peuvent pas toujours se concrétiser tels que nous l'imaginons. Il faudra entreprendre un processus créatif pour les adapter à la réalité et sentir que nous restons fidèles à nos rêves malgré les modifications subies. Par contre, si nous plongeons dans la sensation que « ces » illusions sont frustrés pour toujours, nous nous sentirons paralysés, déprimés et sans capacité de réaction face à un monde qui nous exige de changer pour l'améliorer, de nous efforcer pour obtenir le bien personnel et de la société où nous vivons.

 Merci de votre fidélité. A la semaine prochaine. Bonne année.

Arturo Philip, janvier 2011


NAPLES (II)

Nous sommes déjà à Noël, l'année se termine. Je vous souhaite donc bonnes fêtes. En France on vit  cet époque de manière différente qu'en Argentine, le froid et les courtes vacances de Noël donnent à ces jours des caractéristiques très spéciales. Nous sommes au milieu d'une année de travail intense qui  s'interrompe seulement par deux semaines. Petites vacances qui aussi se prendront dans le blog, par conséquent nous nous retrouverons au debout janvier.
Bien, continuons avec l'aventure napolitaine. Comme je leur avait déjà commentés, le même jour que nous commencions les entrevues, notre parrain était mort et on ignorait les causes de son décès. La première chose que nous fîmes fut de nous rendre à la veillée funèbre, le producteur et moi en représentation du reste ; là nous avons connu le fils du parrain qui recevait les condoléances habituelles et la reconnaissance de toutes les personnes présentes comme « le nouveau parrain ». Sans en douter nous nous présentâmes (il était au courant de notre présence dans la ville et du travail que nous effectuions) et, avec le cérémonial appris à ce même moment, nous l'embrassâmes et je lui dis à l'oreille : « ne nous abandonnez pas, nous avons besoin de suivre sous votre tutelle » il me répondit d'un regard intense tandis qu'il prononçait les mots qui calmèrent notre inquiétude : « Tutto posto ».
Ce même après-midi nous interviewâmes au Juge qui avait condamné à Maradona par l'accusation de  « consommation et trafic de cocaïne ». À partir de ce jour les entrevues continuèrent sans interruption. Face à la caméra parla un anthropologue social, un professeur universitaire de philosophie, un psychanalyste, le député national et avocat défenseur de Diego, le « capo tifosi » du Club Naples (chef de Barra Brava), le représentant du club, gens de la rue, les membres du centre de réadaptation sociale DAM insert dans un quartier pauvre (qui portait ce nom en honneur de Diego Armando Maradona), le masseur et ami personnel de Diego … peut-être j'oublie quelqu'un, mais tous leurs avis furent enregistrés dans le documentaire. Nous voulûmes que les entrevues expliquent la  transformation en «mythe» d'un joueur de football dans une population aussi vaste et de caractéristiques aussi diverses que celle de Naples, dans un monde globalisé comme celui qui s'annonçait déjà en ces années-là.
Si quelqu'un s'intéresse à ce sujet, je possède le documentaire et nous pouvons envoyer une copie à qui le sollicite. En Argentine il n'a pas été diffusé; il a circulé par toute l'Italie et d'autres pays de la CE. Je clarifie qu'il ne contient pas d'images ni  de mots de Diego, on parle seulement de lui depuis diverses réalités culturelles et sociaux et pas tous ont coïncidé dans leur sympathie par le joueur de football.
Les vicissitudes et les anecdotes qui se produisent dans ces mois-là furent innombrables et la permanence à Naples dura jusqu'à janvier du 97. Voici quelques souvenirs. Le juge, par exemple, habitait un ancien appartement situé dans une rue qui portait le nom  de sa « noble » famille dont il se sentait très fier ; il considérait que Maradona, par son origine humble, n'était pas prêt pour se conduire avec toute la renommée et l'argent qu'il avait gagné.
L'anthropologue ne s'intéressait au football que pour « le phénomène Maradona » dont il se mit à étudier; il était très impressionné d'observer la « dévotion » que Maradona provoquait dans certains secteurs de la population et les vieilles matrones qui le priaient au milieu de processions peuplées vers des lieux où on avait posées des petites statues de sa figure. Il comparait Diego avec San Genaro, un saint qui n'était pas napolitain et  pourtant avait été "adopté" comme le protecteur de la ville et il était l'objet d'une relation très ambivalente : au cas où son sang ne se liquéfierait pas dans la cérémonie annuelle qui se célébrait à cet effet, cela pronostiquait douze mois de problèmes et par conséquent toute les paroissiens réunis insultaient le saint au milieu de cris et de pleurs.
Le professeur de philosophie nous disait que le monde du football ne pouvait pas être en marge des sciences humaines par le haut degré de « condensation symbolique et rituelle » que ce sport avait atteint actuellement. Le football était selon lui une expression globalisée de la civilisation de nos jours, comme l'avaient été jadis le cirque romain, les guerres ou d'autres grands événements de l'histoire.
Le psychanalyste soutenait que Diego n'avait pas eu d'enfance ni d'adolescence, car très tôt dans sa vie il avait été obligée par les circonstances d'adopter une position adulte et d'une grande  responsabilité quand il n'avait pas encore atteint la maturité.
Des gens de la rue ont mis en rapport à Maradona avec Masaniello (1620-1647, voir wikipedia), le héros de la révolution napolitaine qui a lutté contre le vice-roi espagnol et qui a été la pierre angulaire de la République de Naples dans le XVIIème siècle. Une histoire que nous ne connaissions pas et que nous dûmes étudier. Le chef des supporteurs nous disait que pour lui il éxistait Dieu, le Christ, la Vierge et Diego, dans cet ordre de hiérarchie.
En fin, toutes ces déclarations et beaucoup d'autres sont enregistrées dans le documentaire.
Ce que je ne peux pas oublier sont les difficultés qui se nous  présentaient au fur et à mesure que nous avancions dans le travail. Le caméraman commença à  perdre pied au fil des semaines; il filma au juge presque tout le temps hors du champ; chez le professeur de philosophie fit trembler la caméra pendant tout l'enregistrement parce qu'il disait que le Vesubio était sur le point d'exploser; nous décidâmes finalement de continuer les entrevues avec caméra fixe sous contrôle permanent.
En outre, quand le producteur arrivait de Milan pour voir la bonne marche de l'affaire et distribuer les salaires, tout se compliquait de manière incroyable, considérant que c'était à cause de lui, le groupe décida que le producteur ne reste pas plus d'un jour et une nuit avec nous dans l'appartement. Pour tel motif on montait des scènes imaginaires, par exemple, le porter en promenade nocturne à la Piazza Saint Domenico Maggiore où se réunissaient à minuit les personnages les plus incontrôlés de la ville pour faire de petites catastrophes avec les étrangers, au milieu d'une nuage de fumée constante de tabac et hachis qui rendait impossible rester en marge. La stratégie accomplissait son objectif et le lendemain matin le producteur s'en allait assommé et confondu jusqu'à la prochaine visite.
Pendant ces mois-là tellement intenses on n'a pas manqué  d'amis et de collaborateurs spontanés comme le fils du voisin en bas, Pepe Maietta, qui calmait à ses parents quand il y avait beaucoup de « désorganisation » dans notre étage; il nous a aidées aussi à trouver la musique napolitaine d'actualité (« Alma Negreta » et « Sanacore », groupes de la ville qui ont apportée sa musique au documentaire). Francesca une belle jeune fille qui s'approcha pour collaborer et rendre fou à plus d'un. Paula de City Bell (ville Argentine entre Buenos Aires et La Plata), photographe et psychologue qui laissa une trace inoubliable dans tout le groupe.
La répercussion de notre tâche et la participation active et théâtrale des Napolitains se conjugua de telle sorte que les nuits, l'appartement devint le centre de convocation d'une quantité énorme, voir trop, de gens.
En ce qui me concerne, j'essayai de maintenir une certaine distance avec l'équipe pour coordonner la tâche. Mon objectif était exclusif : le documentaire devait se concrétiser et pour cela était fondamental que les entrevues soient menées à bien de la meilleure manière possible. Dans ce cas il ne s'agissait pas d'un groupe thérapeutique, où les objectifs consistent à améliorer l'état de santé de leurs membres, je pouvais tolérer donc quelques « caprices et folies » nécessaires dans tout processus créatif, comme le complot qu'on faisait  lors des visites du producteur; mais j'admets que parfois les choses s'en allaient un peu… à la merde, des moments de beaucoup de tension se produisaient et il y eut des situations d'une certaine violence où on a mis en risque la santé physique de quelques-uns des membres de l'équipe. Heureusement ce n'est pas allé plus loin et le groupe finalement s'intégra bien et, quand je me retrouve aujourd'hui avec certains d'eux, tout est rappelé avec un sourire.
Moi, je fus fasciné par l'histoire de Naples; je visitai avec un véritable enthousiasme ses monuments, la ville souterraine, les ruines de Pompéi et d'autres emplacements les plus symboliques de cette culture particulière. Je pus visiter aussi la maison de Virgilio, personnage central  de la « Divina Comedia » de Dante.
L'appartement où nous habitâmes ces neuf mois était vaste, il y en avait seulement deux par étage, il était composé de quatre chambres que nous utilisions de dortoirs, une grande salle centrale pour nos réunions, une salle à manger confortable et une cuisine. Mais il y avait aussi une chambre plus petite dont le propriétaire nous avait demandés de la réserver pour un jeune Algérien qui préparait une thèse pour son doctorat en archéologie. Il s'appelait Murab et le sujet de sa thèse était sur unes ruines Romaines situés dans le déserte du Sahara, cela nous sembla intéressant et acceptâmes de l'inclure dans notre coexistence. Cela fut peut-être une erreur.
Le tel Murab  résulta être un islamique fondamentaliste et son style de vie n'avait presque aucun point en commun avec le nôtre. En outre, par sa chambre passaient des personnages qui nous laissaient certains doutes en ce qui concerne leur activité. Pendant le « ramadán » où l'on prépare des repas spéciaux et l'on reçoit des innombrables visites pour partager ces fêtes, le climat dans l'appartement  se rendait assez dense. Un jour, Murab nous raconte quelque chose sur sa vie: il avait 35 années (il semblait moins), il était vierge et espérait arriver ainsi jusqu'à son mariage déjà accordé avec une princesse Algérienne. Celui-là serait son premier mariage, après une année il pouvait se remarier jusqu'à avoir cinq épouses, s'il pouvait assurer l'entretien, à elles et à la progéniture à venir. Les femmes de notre groupe étaient un peu scandalisées, elles considéraient ce style de vie absolument « machiste » et le sujet provoqua plusieurs discussions. Murab se défendait en disant que pour ces femmes-là, le mariage était la seule occasion d'échapper du climat familial accablant, même si cela impliquait être le quatrième ou cinquième épouse et que leur bonheur dépendait du traitement affectif et égalitaire que leur offrirait son mari. Au milieu de pareille discussion, Paula (celle de City Bell) proposa « le jeu de la vérité renversée » ; ce jeu consistait à ce que chacun à son tour devait poser une question à quiconque parmi les personnes du groupe et celui-ci devait toujours répondre avec un mensonge, c'est-à-dire, il fallait ne dire jamais la vérité. Après un instant où les questions et les réponses furent plutôt amusantes, fut le tour de Murab. Alors Paula se leva de sa chaise et se mit devant le jeune vierge, elle leva sa blouse montrant ses beaux seins sans soutien gorge et lui demanda : « Aimerais-tu les toucher, les caresser ? » Murab muet de stupeur hésitait; alors Paula insista: « Ne peux-tu pas les toucher parce que tu es vierge et t'attends ta princesse ? N'as-tu pas de désirs de les regarder au moins, mes seins ? » Face à pareille invitation Murab ne put pas faire autrement qu'affirmer qu'il avait ce désir depuis la première fois qu'il  l'avait vue … tous nous rîmes pour la façon dont Paula avait traqué le jeune Algérien qui n'eut pas d'autre choix que dire la vérité. Murab affolé de fureur se retira dans sa chambre en maudissant en arabe.
Le lendemains soir, nous étions réunis dans la salle avec l'anthropologue et sa jolie fiancée (plus jeune que lui). Nous parlions décontractés sur plusieurs sujets liés aux transits culturels; fut alors que je proposai d'écouter une musique qu'utilisaient quelques chamanes aborigènes de la Patagonie Argentine pour entrer dans d'autres réalités, comme ils disaient. Tous d'accord nous nous sommes mis à écouter. À peu commencée la musique, on frappa la porte avec des forts coups; le caméraman toujours dérouté ouvrit  la porte sans demander qui c'était et du coup une douzaine d'hommes fortement armés entrèrent dans la salle et nous entourèrent, ils nous firent signes de rester calmes et sans dire un mot ils commencèrent à fouiller tout l'appartement. Le  producteur (il ne pouvait pas manquer une pareille situation) était aux toilettes; avec la porte ouverte de la salle de bain il dut s'habiller et laisser qu'ils révisassent ce qu'il avait déposé dans le sanitaire. La grande crainte que nous sentions (presque panique pour certains), c'était qu'il s'agisse de la  célèbre « camorra napolitaine » et ennemis de notre parrain ou qu'il fût simplement un vol à grande échelle puisque nous avions des éléments de grande valeur (caméras, moniteurs et beaucoup d'autres appareils). Dépassée la surprise initiale, je pus observer que les envahissants s'adressaient à un d'entre eux pour le consulter, alors je me rapprochai  lentement de lui pour lui demander qui étaient et ce qu'ils cherchaient. Sa réponse nous tranquillisa, ils étaient des « carabinieri » (sans leur uniforme réglementaire bien sûr) et il s'agissait d'un coup de filet nocturne par soupçon qu'un groupe terroriste habitait dans l'appartement. Pour s'agir d'une action surprise et nocturne ils n'avaient pas besoin d'une autorisation légale et entrèrent préparés pour être repoussés.
L'officier en charge, une fois constatés nos passeports et justifiée notre présence, me commenta que le véritable motif de la rafle était la croyance que nous partagions idéologie et activités suspectes avec Murab auquel ils surveillaient depuis des mois; comme l'appartement était tout près du bâtiment de l'ONU et en sachant que cette nuit il y avait une réunion assez importante dans l'appartement, ils avaient été obligés d'agir avec promptitude. Une fois clarifiée notre situation et passé la panique, nous finîmes par inviter aux « carabinieri » à  rester et  regarder avec nous quelques morceaux du documentaire sur  Diego et ainsi nous terminâmes par fraterniser avec les membres de ce groupe d'élite selon leurs propres mots, quelque chose semblable au « SWAT » Américain.
Le coup de filet nocturne fut très commenté dans le quartier et à partir de ce moment les voisins se  solidarisèrent encore plus avec nous. Evidemment, Murab n'y était pas cette nuit-là. Il  retourna à l'appartement le lendemain matin, alors nous lui racontâmes tout l'épisode, il passa donc dans sa chambre, puis il vient nous dire que lui manquait de l'argent qu'il avait gardé dans la pièce; il prépara une paire de sacs avec tous ses affaires et disparut sans même dire au revoir. Nous ne sûmes plus rien de lui mais je me rappelle toujours de son fanatisme religieux et de sa haine profonde envers la France, pays  auquel il considérait responsable de tous les maux que subissait l'Algérie. Jusqu'à ce moment-là je n'avais pas connu  une personne tellement obstiné et attaché à des croyances religieuses et politiques tellement extrêmes mais au fil des années et  vus les événements qui arrivèrent par la suite, j'ai compris que ces positions rigides se développaient depuis assez de temps dans une partie du monde arabe.
Comme vous voyez il y a eu des situations difficiles et bien que le documentaire ait pu se concrétiser, parfois tout paraissait  basculer, dans le groupe il y avait de fréquents problèmes d'intégration qui engendraient des boucs émissaires (comme le cas du producteur), les constantes visites de personnes à n'importe quelle heure, généralement très tard dans la nuit, qui dérangeaient le repos nécessaire de l'équipe, inconvénients techniques, etc. ; c'était alors quand je visitais la maison de Virgilio pour lui demander de l'aide, comme il le ferait avec le Dante, pour sortir de l'enfer dans lequel nous étions plongés. Je crois que Virgilio sans doute a collaboré pour que tout termine bien et aujourd'hui on puisse se rappeler de ces mois-là comme une aventure difficile mais enrichissante.

  Bien, ainsi conclut  cette histoire et le documentaire est le bon résultat.
Une fois de plus, chers lecteurs, je vous souhaite  bonnes Fêtes et mes meilleurs vœux pour le 2011. Nous nous retrouverons en janvier. Ne ratez pas la suite…

                                                                                   Arturo Philip (décembre 2010)


 

NAPLES

   Hier soir regardant avec ma petite-fille, Chiara, un programme de télévision sur « l'Argentine et sa relation émotionnelle avec le football », elle m'a interrogé sur Maradona. Elle se rappelait bien que lors de la visite d'une productrice d'audio-visuels, quelques mois auparavant, nous avions vu le documentaire « Ciao Diego ». Ma petite-fille qui a à peine 10 ans, n'avait pas compris quelle avait été notre participation dans ce travail. Tandis que je lui racontais  ce qu'elle voulait savoir. J'ai pensé que c'était un bon souvenir à partager.
Au début de l'année 1996, un chef d'entreprise me contacte pour me proposer la coordination d'un groupe qui réaliserait un documentaire sur le « mythe » de Maradona à Naples. Sans connaître encore les détailles, le sujet m'a intéressé et j'ai accepté la proposition. Au début il s'agissait de s'installer dans la ville de Naples pendant une période de quatre ou cinq mois et d’enregistrer des reportages très diverses sur Diego et son passage singulier par cette ville méditerranéenne dont il était parti sans pouvoir retourner. Les reportages incluraient l'avis de différents professionnels (anthropologues, philosophes, psychanalystes, dirigeants du Club Naples), gens de la rue et des célèbres « tifosi » napolitains, entre autres.
Une fois organisé mon agenda pour l'année, en mai nous eûmes la première réunion à Turin, avec l’entreprise Zénith Arti Audivisive chargée de l'édition du matériel que nous obtiendrions à Naples; à cette réunion assista aussi la plupart des intégrants de l'équipe qui allait cohabiter à Naples : assistants de direction, ingénieurs du son, de lumière, de caméra, des journalistes, etc. et le prétendu directeur du travail. En conversant un instant avec le groupe dans un italien un peu limité, langue apprisse de mon grand-père quand j'étais petit et retravaillée après dans quelques voyages précédents, j'ai pu comprendre que le projet était un véritable défi.
Par exemple : l'entreprise Zénith (en réalité c'était une coopérative) n'avait jamais fait de documentaires et personne ne connaissait Naples. L’idée de vivre quelques jours dans cette ville, même de la visiter, produisait beaucoup de crainte. La grande insécurité, la distorsion de la langue et l'origine ethnique et culturelle des Napolitains représentait un préjugé énorme pour les gens « instruits et de mœurs Européens» de "l'Italie du nord". Bref, Naples entraînait beaucoup d'intérêt, beaucoup d'attraction, mais personne jusqu'à ce moment n'avait osé aller la connaître.
La réunion a été très utile. Nous avons pu préciser davantage le projet. Je me suis engagé à « ouvrir » la ville à notre entreprise, mais au même temps j'ai sollicité faire la direction du documentaire et de compter sur quelques personnes de ma confiance. Ma proposition fut acceptée et deux jours plus tard nous étions dans l'incroyable ville méditerranéenne.
Le producteur et moi, nous arrivâmes en train et déjà à la gare nous nous sommes rendus compte que nous étions vraiment dans un autre monde. Rien à voir avec Rome, Turin, Milan ou Florence ; cela était "l'autre Italie", le sud. Nous quittâmes la « Termini » vers  la « Piazza Garibaldi » (d'où partaient une infinité de trams qui traversaient toute la ville). Avec un petit sac chacun, nous nous mîmes à la recherche d’un hôtel. Après quelques tours nous trouvâmes un logement modique. Les rues bruyantes, les klaxons, les cris des gens, les vendeurs itinérants de cigarettes importés et le mouvement presque frénétique et désordonné (au moins pour nous) nous ont accompagnés tout le trajet.
Plongés dans ce qui ressemblait à une folie générale limitrophe à la désorganisation totale, nous essayâmes pendant trois jours de trouver une maison ou un appartement à louer afin de loger l'équipe pendant les mois prévus. Nous n'eûmes pas de la chance. Le producteur s'avoua vaincu et  retourna à Milan dans son ancien travail. Je  restai dans l'hôtel attendant l'arrivée d'un  ami journaliste argentin-italien que j'avais recommandé pour effectuer les reportages. Pendant, j'essayai de parler avec le maximum de personnes afin de comprendre rapidement leurs manières, leurs coutumes, et d'obtenir que la ville « soit ouverte » finalement à notre entreprise.
L'hôtel s'appelait Speranza qui était le nom de son propriétaire. Ce dernier il m'instruit dans les pas à suivre pour concrétiser notre but : on devait trouver un « parrain », quelqu'un qui « nous patronne et garantisse une certaine sécurité ». Par chance le propriétaire de l'hôtel appartenait à une famille qui avait son nécessaire « parrain ». Son frère aîné exerçait ce rôle et toute la zone autour de la gare de trains le reconnaissait comme tel. Sans perdre du temps, je sollicitai à ce gentil « lenguaraz » (interlocuteur culturel) de m'accorder un entretien avec lui.
La ville continua à m'envahir à travers les oreilles, les yeux, l'odorat, la saveur… par tous les sens connus et des autres. Deux jours plus tard arriva Oscar, mon ami journaliste, et nous sortîmes ensemble à la rencontre du « parrain » dont le nom de famille était évidemment Speranza. Ce nom  me donna justement cela: une espérance (espérance en italien: speranza). L'espoir  qu'il nous aiderait … mais  en échange de quoi ..?
Après traverser deux contrôles de sécurité avec des caméras et des gardes, nous arrivâmes au bureau du parrain qui nous accueillit avec un serrement de bras, heureux de recevoir des argentins intéressés à Maradona. Pendant l’amiable conversation, il nous assura son soutien pour la réalisation du documentaire et la seule chose qui nous demanda fut de lui donner une copie de la vidéo une fois terminée. Il nous met en relation avec un dentiste du quartier qui nous loua un vaste appartement dans la Via Nazionale, près de la gare de trains, en direction du Centre Direzzionale (un placement de bâtiments officiels, entreprises et bureaux de l'ONU, quelque chose semblable à la Défense de Paris, mais plus petit).
Trois jours plus tard tout l'équipe était installée dans l'appartement du dentiste, situé dans le quatrième "piano" (étage) d'un "palazzo" sans ascenseur. L’appartement avait plusieurs chambres, amples et confortables, idéales pour notre travail. Les voisins du quartier se sont immédiatement intéressés à nous et ils nous transmirent une spéciale affection en apprenant notre projet, ce qui a surpris à ceux venus du nord. En réalité, c'était Diego qui nous ouvrait les portes de la ville.
L'étape de recherche et de la quête des personnages à interviewer dura quatre mois; passa ainsi tout l'été et la chaleur accablante du « ferragosto ».
En bas de chez nous, il se déroulait de lundi à samedi de 6h à 15h, le traditionnel marché. S'étendant dans plusieurs pâtés de maisons, on trouvait des fruits, des légumes, du poisson et toute sorte de produits alimentaires. Imaginez vous le tumulte, le constant transite de gens, les vendeurs en annonçant le prix de leurs produits, les « matrones » en marchandant. Les paniers que les commères descendaient et remontaient depuis leurs fenêtres avec ses courses. Nous nous habituâmes assez bien au climat. De bonne heure, après le petit déjeuner, nous sortions trotter  par les grandes esplanades du Centre Direzzionale. Cela faisait partie du programme que j'avais conçu pour que le groupe s'intègre et active son corps-esprit de la meilleure manière.
Naples est incroyable, ce sont des plusieurs villes dans une grande ville comme nous expliquerait plus tard Stephano DeMatteis, l'anthropologue social que nous interviewâmes. On trouve  la ville au bord de la mer, le quartier grec au cœur de la métropole, l'exclusif « Vómero », le quartier « Sanitá » où les touristes sont systématiquement assaillis, notre quartier connu comme le quartier de la « Termini » ou de la Vïa Nazionale et encore d'autres, avec de limites bien précises où les habitants ne se mélangent pas et avec des codes bien définis pour chaque quartier ; de cette manière coexistent différentes cultures, différents cosmovisions, toutes comprises dans un singulier ensemble de caractéristiques propres. Et la présence incontestable du volcan ! Qui encadre le paysage de toute la ville de manière menaçante, au moins pour nous que ne pouvions pas cesser de penser aux conséquences de l'éruption qui a enterré Pompéi (ville que nous visitâmes et qui nous a beaucoup étonnée avec les reconstructions des corps au moment de leurs décès).
Si on marche près de la bordure du trottoir, il est habituel de recevoir un gifle dans la nuque donné avec précision par le conducteur (ou son compagnon) d'une des infinies « motorinos » (motocyclettes) qui circulent partout. C'est une salutation, une plaisanterie… personne ne se fâche. Après le coup et tandis qu'on se remet de la surprise on se rappelle du film « Amigos míos » ("Mes amis") du réalisateur Italien Mario Monicelli, avec Ugo Tognazzi (1975).
Les interviews commençaient débout septembre, la première avec le juge qui avait condamné à Maradona pour la possession de deux kilos de cocaïne, rien que ça !! Un matin, après le petit déjeuner et l'activité physique, nous préparions le matériel pour l'interview de l’après-midi quand  soudain la lumière se coupa et ensuite le propriétaire de l'appartement arriva. Après converser sur la panne de lumière et d'autres sujets sans importance, il nous regarda avec attention et un air inquiet. « Quelque chose se passe », pensai-je et le dentiste nous demanda préoccupé: « Savez-vous que c'est-il passé, non ? Nous restâmes sans rien dire en espérant qu'il continue: « Speranza est mort, hier, on l'a trouvé mort chez lui, personne ne sait ce qu'il s'est passé… » Les nouvelles nous laissèrent perplexes. Nous voulûmes en savoir davantage sur ce décès mais il nous ne donne  pas plus de détails (ou il ne voulut pas les donner). Le parrain était mort simplement et on ignorait les causes de sa mort. Nous étions préoccupés par le destin de notre travail et notre séjour dans la ville. La crainte commence à gagner certains membres de l'équipe.
La nuit arrivait pour nous? Etions-nous en danger en restant sans protection ? Devions-nous quitter Naples au plus vite? …

Le documentaire a été finalement fait... cependant on verra comment.
Je vais faire le sapin de Noël avec mes petits-enfants, à la semaine prochaine, chau.



Arturo (décembre 2010)


TRICKSTER (II)

   Dans ces derniers jours j'ai reçu plusieurs mails par rapport à ce que j'ai écrit la semaine dernière. On me demande davantage d'information sur le livre que j'ai mentionné. L'ouvrage a comme titre principal « El Colgado» ("Le suspendu") et comme sous-titre « la psychiatrie et les forces de l'obscurité », son auteur est Sheldon Kopp. J'ai un exemplaire de la maison d'édition Alpha Argentine publié en novembre 1976 (un peu vieux, mais actuel). Ce livre est adressé à des professionnels de la santé mentale cependant son langage est compréhensible et accessible. J'ignore s'il y a des nouvelles éditions où s’il est encore trouvable.
Autre nouvelle de ces jours est qu'un Trickster m'a téléphoné. Il habite à Paris. Il est Argentin par naissance, Italien grâce à son grand-père et citoyen du monde, comme il aime se dénommer. C'est un Trickster qui se reconnaît comme tel. Il est convaincu qu'il ne peut pas et même qu’il ne doit pas changer. Il déambule dans  la vie, de confusion en confusion.
Il me demanda de nous rencontrer. Comme je devais aller sur Paris pour ma réunion hebdomadaire avec des collègues, j’ai accepté. Je disposais du temps libre dans mes déjeuners.
Malgré les difficultés causées par la neige et le verglas dans les routes, j’ai arrivé à destination. Nous nous retrouvâmes dans un restaurant situé face à une des sorties du Métro Belville, dans un quartier où les cultures se mélangent comme seulement à Paris on peut le voir.
Et ceci fut ce que nous conversâmes :
- Je vois que t'as apporté le petit magnétophone. Penses-tu enregistrer notre conversation? - dit-il après les salutations.
- Oui, si tu es d'accord j'aimerais enregistrer notre conversation pour la partager avec mes lecteurs du blog - suggérai-je doutant son approbation.
- Je suis d'accord si tu ne mentionnes pas mon nom. Je n'ai pas de problèmes…
- Bon, pendant que nous mangeons quelque chose tu me raconteras pour quoi tu voulais me voir - proposai-je.
Nous demandâmes le menu du jour: soupe d'asperges, filet mignon avec pommes de terre et du café avec tarte aux pommes. Tout à 14 euros par personne, y compris un verre de vin rouge et une carafe d'eau.
- En lisant ce que t'as publié dans ton blog au sujet de Trickster je n'ai pas pu éviter de penser que tu fessais référence à moi. C’est ainsi ? - me demanda-t-il sans détour.
- Bon… en réalité je fessais référence à ce profil humain en général… -  répondis-je en titubant un peu – nous tous avons quelque chose de Trickster. Je me suis limité simplement à transcrire ce qu’un collègue a écrit …
- Oui, oui, je sais, mais après tous ces années que nous nous connaissons, t'as appris à nous connaitre, nous les Tricksters, grâce à moi.
- Bon, peut être… Mais tu voulais me voir pour me dire cela ? - demandai-je
- Non, ce que je veux te raconter ce que dans l'histoire que t'as publiée, ce Trickster mastique un bulbe, un bulbe d'un arbuste. Dans mon cas il ne s'agit pas d'un bulbe ni de déféquer sur moi… - il mit du suspense afin que je lui demande :
- Dis-moi alors de quoi s'agit-il …
- Dans mon cas ce n'est pas un bulbe, mais une vulve.
- Une vulve ? Un vagin veux-tu dire ? - demandai-je à nouveau.
- En effet, une femme - répondit Trickster.
- Bon, d'accord, et quel est le problème cette fois ? - continuai-je avec mes questions.
- Mon problème est toujours le même : je fais un beau château de cartes avec la femme du moment et d'autres personnes que je convoque, mais après d’un certain temps le château s'effondre sur moi.
- Bien ; et dans quelle étape de ce processus es-tu ? - insistai-je avec mon interrogatoire.
- Au moment même où tout s'effondre… - répondit Trickster.
- Ah çà ! Alors ?
- Alors rien, alors je m'en vais.
- Tu t-en vas ? où ça?
- A Buenos Aires, je m'en vais à Buenos Aires…
- Tu rentres en Argentine ? Après tout ce temps en Europe, tu rentres ? - je ne pouvais pas cesser de demander, intrigué par la situation de ce personnage singulier.
- En effet, je m'en vais. Ici ont connaît déjà mes manigances et je n'ai pas envie de m'ouvrir à de nouveaux horizons. En Argentine je peux continuer à faire des châteaux en l’air, là-bas tous font la même chose et surtout à Buenos Aires, où il y a beaucoup des spécimens comme moi. Je ne me sentirai pas seul.
- Bon, si c’est ta décision … tu pars tout seul ?
- Non, cette fois je pars avec mon actuelle compagne, justement elle est de Buenos Aires et nous pouvons « profiter » peut-être de quelque chose. C'est pourquoi je te disais que mon problème est une femme. Elle veut rentrer, sa famille lui manque, ses amis aussi. Elle ne s'habitue pas au climat d’ici, tout lui manque, tout, j'en ai assez. De toute manière si l'affaire ne marche pas bien, je la laisse dans cette ville-là et je file n'importe où…
- As-tu du travail là-bas, quelque chose pour commencer ?
- Non, rien, mais je vais inventer quelque chose, ça c'est ma spécialité, he, he…

 Trickster  continua à développer son idée de retourner en l'Argentine et ses énormes doutes en ce qui concerne cette nouvelle entreprise.
Un homme d'une quarantaine d'années assis à la table d’à côté, nous écoute parler l’espagnol, alors il s'approcha et nous dit :
- Pardonnez-moi, mais vous êtes argentins, non ?
- En effet - répondîmes.
- Je vous ai entendu parler et je n'ai pas pu m'empêcher de venir vous voir ; puis-je m'asseoir un instant avec vous ? - Nous nous regardâmes et acceptâmes. L'homme se présenta et il nous fait part de son intérêt de partager notre conversation : - C'est une grande joie  de trouver des argentins au milieu de cette ville si indifférente, d’écouter parler ma propre langue !! ça fait longtemps que j'habite à Paris, je ne sais plus depuis quand que je vis ici et… l'Argentine me manque…
- Et toi,  qu'est-ce que tu sais faire? Comment tu gagne ta vie ici? - demanda Trickster.
- Je travail comme technicien du son, je touche un peu d'argent en travaillant dans une maison d'enregistrement - répondit-il.
- Ah ! Très bien ! C'est exactement ce qu’il me fallait; voudrais-tu venir à Buenos Aires ? - lui proposa Trickster.
- T'es sérieux ?
-  Bien sûr que je suis sérieux. Je suis dans un projet très intéressant : un documentaire sur l'Argentine dans les mois préalables aux prochaines élections présidentielles - expliquait le constructeur de châteaux volatils.
- Génial ! Je suis porteño (1), si tu me donnes une place dans ton projet je serais ravi ! … Et c'est pour quand  ton projet?

   Ils continuèrent à converser pour coordonner les actions du projet qu'ils allaient partager à partir de ce même moment. Je restai en silence, en observant la situation inhabituelle qui s'était présentée. Tickster  développait son idée avec une conviction qui ne laissait aucun doute sur sa concrétion, mais je savais qu'il l’inventait de toute pièce à ce moment même, avec une créativité spontanée incroyable. Je préférai ne pas intervenir, cet homme-là avait réellement besoin de rentrer dans son pays et peu importait si le motif était réelle ou fictif. Il était arrivé en France auprès d’une femme parisienne qui à peine arrivée l'a quitté. Il n'y avait rien qui l'attachait en France et la nostalgie de Buenos Aires le « tuait » (selon ses propres mots).

Conclu le déjeuner, je m’apprêtais à partir tandis qu'ils continuaient enthousiasmés à bavarder, mais avant de les quitter, Tickster me demanda de payer l'addition après avoir cherché son portefeuille dans ses poches et dans sa mallette. Avec une certaine résignation et un sourire complaisant, j'acceptai et je suis retournai à la réunion de collègues qui continuait l’après-midi.
Tandis que je marchais vers le Centre de Santé je pensai «  Trickster » a un peu de raison quand il me dit que j'apprends toujours quelque chose de lui… quelle capacité pour engager des gens qu'il a ! Ou sera simplement que Dieux les élève et Paris les rassemble ?

(1) Porteño: né a Buenos Aires

 Bon, assez de Trickster pour le moment.
A  jeudi ou vendredi  prochain.

                                                              Arturo (décembre 2010)



TRICKSTER    


 Semaine après semaine, j'écrirai sur un sujet de mon intérêt et si vous le voulez bien, vous me  lisez.
Le froid et la neige anticipent l'hiver. Moment adéquat pour la réflexion introspective et le contact tranquille avec mes êtres chers autour du feu du poêle à bois.

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    Comme il est de mon habitude dans ces moments où je sors peu de la maison, je parcours la bibliothèque et je prends au hasard un de ces livres qui dorment du sommeil du juste. Je relis quelques paragraphes, je constate les sensations qu’ils produisent en moi, je les compare avec celles que j'ai éprouvées la première ou la dernière fois que je les ai lus et de cette manière je vérifie le passage du temps dans ma vie.
C’est ainsi, en lisant «El Colgado» ("Le Suspendu"), un livre excellent écrit par un collègue psychothérapeute atteint d'un cancer du cerveau, que j'ai trouvé l’histoire que je vais partager avec vous. Ce livre est une tentative courageuse de transmettre ses connaissances avant de partir de ce monde.
Sheldon Kopp est l'auteur en question. Il écrit sur un archétype humain auquel C. Jung fait référence, archétype dont il y a généralement un représentant près de nous. Pour définir ce personnage aux caractéristiques singulières, Kopp emploie un mot extrait du livre «Étude de la mythologie indigène américaine» d'après Paul Radin. Voyons ce que le thérapeute nous raconte :

  « Même si le « trickster » n'est pas un bienfaiteur, il n'est jamais en réalité l'incarnation du mal. Il est plus un blagueur qu'un scélérat, et bien qu’il provoque généralement des catastrophes parmi ceux qui l'entourent, souvent c'est lui-même qui tombe dans des confusions ridicules, comme punition de sa maladresse, sa précipitation et son entêtement. Selon Jung le « trickster » serait une figure collective, une somme de toutes les caractéristiques inférieures des individus… Voyons ce qui arrive quand ils défient leur propre nature, même s'ils le font de manière imperceptible :
Un jour que Trickster marchait au hasard sans rien faire, il entendit soudain que quelqu'un lui parlait. Il écouta avec attention et la voix semblait dire : « Celui qui me mastique défèquera ; bien sûr qu’il défèquera ! » Voilà ce qu'il disait. « Bon », dit Trickster, « pourquoi cette personne dit-elle cela ? » Pour se renseigner il marcha dans la direction d’où provenait la voix, et il entendit à nouveau, très près de lui : « Celui qui me mastique défèquera ; bien sûr qu’il défèquera ! » Voilà ce qu'il disait. « Bon », fit Trickster, « pourquoi continue-t-il à dire cela ? » Il sortit alors en marchant d'un autre côté. Et s'éloigna assez. De nouveau, très près de lui, une voix semblait dire : « Celui qui me mastique défèquera ; bien sûr qu’il défèquera ». «Bon », se dit Trickster « je me demande qui est celui qui parle. Je sais très bien que si je le mastique, je ne défèquerai pas ». Mais il continua à chercher celui qui parlait et à la fin il découvrit avec beaucoup de surprise, que c'était le bulbe d'un arbuste. Celui qui parlait donc était un bulbe. Alors il le coupa, le porta à la bouche, le mastiqua et ensuite le cracha. Ceci fait, il s'en alla.
« Bon, bon, que s'en fit de ce bulbe bavard ?  N'allais-je donc déféquer ? Je vais déféquer quand ça me chantera, pas avant. Comment ce petit objet pourrait-il m'obliger ? » Ainsi parla Trickster. Mais tandis qu'il parlait, il émit un gaz. « Bon, je suppose que le bulbe se référait à ceci. Mais il a dit qu'il me ferait déféquer, et je me limite à rejeter des gaz. De toute façon je suis un homme important, même si des gaz m'échappent » Ainsi parla-t-il. De nouveau, tandis qu'il parlait, il en émit un autre ; celui-ci réellement fracassant. « Oh, quel idiot je suis. C'est pour cela qu'on m'appelle l'Idiot ». Il sentait maintenant venir un autre gaz. « Je suppose que le bulbe se référait à ceci». Et il l’expulsa ; celui-ci fut plus sonore encore et commença à lui brûler le rectum. « Bon ; vraiment c'est quelque chose de terrible ! » Il expulsa alors un gaz avec tant de force qu'il sauta en avant. « Bon, bon, il peut me pousser s'il veut, mais il ne me fera pas déféquer », s'exclama-t-il provocant. L'explosion suivante lui fit lever le derrière et le fit tomber à quatre pattes. « Allez, encore ! Encore ! » Eh bien, il ne tarda pas qu’un nouveau arrivât. L'explosion le souleva cette fois dans les airs et il tomba à plat ventre. Quand le gaz suivant explosa, il dut se saisir d’un morceau de bois, mais il fut projeté quand même et en tombant le morceau de bois le frappa à la tête et ne le tua pas, mais de justesse. Immédiatement, il s’accrocha à un arbre proche. C'était un peuplier. Il le serra de toutes ses forces ; le gaz qui survint lui fit lever les pieds. Il s'accrocha avec plus de vigueur, mais en rejetant le gaz il déracina le peuplier. Pour se protéger la fois suivante il s'accrocha à un arbre très grand, un chêne gigantesque. Il l'entoura avec ses bras. Mais quand le gaz sortit il se secoua de telle sorte que ses pieds frappèrent le tronc. Cependant, il survécut. Alors il courut vers un village. En arrivant, il cria « Cachez-vous vite !! Une grande armée arrive et vous tuera tous si vous vous y trouvez ! Vite, fuyez ! » Cela les alarma tant que tous, ils vinrent avec leurs affaires et ils se cachèrent sur Trickster; ils amenèrent aussi leurs chiens. Alors le blagueur rejeta à nouveau un gaz, et la force de l'explosion fit sauter les choses, les personnes et les animaux partout. Ils tombèrent tous séparés : les hommes se cherchaient entre eux, les chiens gémissaient en cherchant leurs maîtres. Trickster rit tellement qu'à la fin il eut mal à la tête.
Il se sentit très audacieux. Ses problèmes paraissaient terminés. « Bon, ce bulbe était un bavard », se dit-il, « il n'a pas encore pu me faire déféquer ». Mais à ce même moment, il sentit des désirs de déféquer, bien que très vagues. « Bon, je suppose que c'est ça, ce qu'il voulait dire. De toute façon, ce bulbe est un vantard ». Pendant qu'il parlait, il sentit croître son désir. « Encore ainsi c'était un fanfaron ; il a dû se référer à ce que je ressens ». A peine eut-il terminé de prononcer ces mots qu’il commença à déféquer sans s’arrêter. À l'instant, accroupi, son corps touchait déjà l'excrément. Il monta à un tronc et il s'assit plus haut; mais même ainsi l'excrément arriva encore à le toucher, il monta davantage. Il ne pouvait pas cesser de déféquer. Jusqu'à ce qu'il arriva tout en haut; c'était un emplacement très inconfortable et l'excrément montait davantage. Il essaya alors de changer de position, mais la branche qui le soutenait était glissante et il tomba dans son propre fumier. Il tomba dedans, disparut et il lui coûta un bon travail pour en sortir ....... »

   À travers cette légende aborigène Américaine, Kopp essaye d'illustrer le comportement de ces personnages spéciaux que, comme nous le disions, il est possible que nous ayons eu l'occasion de connaître dans notre vie.

   A la prochaine.

 

                                                                          Arturo (décembre 2010)